Quelques idées fausses sur l'esclavage, le servage et le colonialisme (3/3)

5ème idée fausse : La traite atlantique fut une contribution majeure à l’accumulation primitive occidentale

En réalité, même si les bénéfices de la traite contribuèrent à l’enrichissement d’un petit groupe de négociants et d’armateurs de navires négriers, ils ne contribuèrent pas au développement de l’industrie ni du commerce intérieur : l’essentiel des bénéfices était consommé en biens somptuaires ou réinvesti outre-mer sans effet de levier sur le développement économique, faute de réelle diffusion à l’ensemble du pays ni même aux régions proches.
En France, les principaux ports négriers furent Nantes, qui représentait à lui seul plus du tiers de la traite française, suivi par La Rochelle, Le Havre, Bordeaux, ces quatre premiers ports négriers représentant plus des trois-quarts du trafic, complété essentiellement par St Malo, Lorient et Honfleur, les autres grands ports impliqués comme Marseille, Dunkerque ou Rochefort ayant une participation marginale. Et malgré cette prééminence bretonne et normande dans le trafic, l’arrière-pays breton ou normand resta durablement un espace rural économiquement sous-développé.
Même l’Angleterre, dont le rôle était prépondérant dans la traite et dont le trafic avait une meilleure rentabilité par diverses économies d’échelle, ne bénéficia que marginalement de cette activité.
On peut citer à ce propos O. Pétré-Genouilleau (se référant aux travaux des historiens britanniques de l’économie) quant à la ténuité des rapports entre traite négrière et Révolution Industrielle : «L’apport du capital négrier dans la formation du revenu national britannique dépassa rarement la barre de 1 %, atteignant seulement 1,7 % en 1770, et en moyenne la contribution de la traite à la formation du capital anglais se situa, annuellement, autour de 0,11 % ».
L’idée d’une contribution essentielle de la traite négrière au processus d’accumulation primitive du capital nécessaire à l’industrialisation est donc erronée.
En revanche, l’impact relatif en terme d’enrichissement et de constitution d’une base capitalistique fut plus important dans les sociétés coloniales du Nouveau-Monde (le trafic officiel et clandestin des esclaves contribua significativement à l’essor du port de Buenos Aires, par exemple). Les élites locales prirent la main sur le trafic au XIXème siècle, et Rio et La Havane devinrent alors les deux principaux centres d’importation et de réexportation d’esclaves. Mais l’économie de plantation qu’ils desservaient ne fit que retarder la mise en place d’un véritable développement industriel diversifié, les zones concernées se contentant d’exporter sans valeur ajoutée les matières premières issues de l’exploitation des esclaves (d’abord le sucre et le tabac, puis le café et le coton).

me idée fausse : La « mission civilisatrice » de la colonisation fut pure hypocrisie

Aux XVIIème et XVIIIème siècle, la colonisation européenne de peuplement n’existait qu’aux Amériques (s’accompagnant de la réduction progressive des territoires laissés à libre disposition des indigènes), car l’implantation européenne en Afrique et en Asie se limitait à des comptoirs commerciaux (sauf en Afrique du Sud). La colonisation bénéficiait alors d’une première justification « civilisatrice » : la propagation du christianisme, tâche dans laquelle se distinguèrent en particulier les Jésuites, qui fondèrent de nombreuses cités coloniales dans les territoires qui correspondent aujourd’hui au Paraguay et à l’Argentine ainsi que des « missions » ou des « réductions » pour baptiser, sédentariser et « civiliser » les Indiens.
La bonne conscience accompagnant ce prosélytisme n’a pas disparu à l’époque contemporaine, ainsi le père argentin Guillermo Furlong SJ (décédé en 1974), qui fut un prolifique compilateur des écrits laissés par ses prédécesseurs, écrivait (en 1946) au début du chapitre intitulé « Colonizadores » de son ouvrage « Los Jesuitas y la cultura rioplatense » que les efforts des Jésuites « fécondèrent comme aucun autre, la terre aride de tant de coeurs et d’intelligences manquant jusque là de toute culture et de toute civilisation ». Un peu plus loin, notre bon père s’agace des critiques « des esprits ingénus ou malintentionnés qui les uns et les autres ne manquent pas, y compris parmi les érudits » qui dénonçaient que « les villages fondés par les Jésuites et dirigés par eux étaient composés d’habitants qui manquaient de liberté, ne disposaient pas du libre usage de leurs facultés, puisque tout y était ordonné et réglementé comme dans des monastères ». Au chapitre suivant, intitulé « Protectores de los indigenas », Furlong justifie le servage colonial en ces termes : « Les lois des Indes ordonnaient de respecter la liberté naturelle des Indiens mais permettaient le dénommé service personnel. À ce titre, les Espagnols pouvaient obliger les Indiens dont ils avaient la charge à une certaine quantité de travail, à fin de les indemniser des dépenses qu’exigeaient la conservation des mêmes indigènes, leur formation, leur transport etc. Ces Indiens étaient placés sous l’autorité des Espagnols pour qu’ils les attirent à la vie civile chrétienne ; et ceux-ci à leur tour paieraient ce service en consacrant une part de leurs efforts à des travaux utiles à leurs maîtres ». Et il ajoute fort jésuitement :  « Le principe n’était pas mauvais, mais son application fut très mauvaise». Furlong cite ensuite les écrits et les actions de nombreux Jésuites du Pérou, d’Argentine et du Chili cherchant à protéger les Indiens (que lui-même qualifie d’éternels enfants) de la rapacité exploitatrice des colonisateurs. Cet ouvrage a été réédité tel quel en 2013 par l’Universidad del Salvador, sans que le moindre appareil critique moderne y soit ajouté, ce qui en dit long sur la persistance de la bonne conscience coloniale en Argentine dans les milieux catholiques traditionnels.
Notre vision contemporaine des méfaits de la colonisation risquerait de nous faire traiter d’hypocrites tous ces participants à l’alliance colonisatrice du sabre et du goupillon. Mais là encore, nous serions victimes d’anachronisme idéologique : aussi abject ou malsain que cela puisse nous paraître aujourd’hui, les propagateurs de la foi chrétienne (et concomitamment de la déculturation des autochtones) cherchaient sincèrement à sauver les âmes des Indiens (à défaut de sauver leurs vies...) La bonne conscience des Jésuites et autres civilisateurs européens religieux ou laïques des « sauvages » n’était donc pas hypocrite et la vie des Indiens regroupés dans les réductions était quand même plus enviable que celles de leurs congénères mourant d’épuisement par le travail forcé dans les mines du Potosi.

Il faut également se souvenir qu’abolir l’esclavage en Afrique fut un des principaux arguments en faveur de la « mission civilisatrice » des colonisateurs anglais et français du XIXème siècle. Là encore, il n’y avait nulle hypocrisie dans la démarche, et cette motivation abolitionniste fut suivie d’effet : ainsi, la prise de contrôle de l’Algérie par les Français (dans les années 1830-40) ou de l’Egypte par les Anglais (en 1898) eurent pour conséquence la fermeture des marchés aux esclaves d’Alger (en 1848, en même temps que dans le reste des colonies françaises) et du Caire.
Ceci ne justifie évidemment pas les multiples exactions (que l’on peut qualifier aujourd’hui rétrospectivement de « crimes de guerre » voire de « crimes contre l’humanité », mais pas de « génocides ») commises tout au long du processus de colonisation, mais nous rappelle l’importance de la distinction entre esclavage et servage et nous aide aussi à comprendre l’état d’esprit de l’époque : le fait que les Maures, comme on disait alors, continuaient à pratiquer l’esclavage fut un des éléments retenus à leur encontre pour proclamer la supériorité morale des colonisateurs sur les colonisés, et ainsi consolider la vision courante à l'époque d'une hiérarchie biologique des races, qui descendait du plus pâle au plus foncé.
Le parti colonial français, avant de devenir un des lobbies politico-économiques les plus influents de la IIIème République, eut pour pères fondateurs des mutualistes et socialistes utopiques saint-simoniens, fouriéristes et proudhoniens qui étaient « en même temps », comme dirait l'autre, des libéraux libre-échangistes en économie (tels Jules Lechevalier, auteur d’un rapport sur le développement des Antilles) et dont la grande affaire fut de promouvoir la colonisation de peuplement en Algérie.
On lira avec profit les travaux sur le sujet de l’historien (trop tôt disparu) François Manchuelle et d’autres spécialistes français et étrangers de la colonisation.
À la fin du XIXème siècle, l’existence de races supérieures et inférieures n’était guère contestée mais les colonialistes modernes ne manquaient pas de critiquer l’esclavagisme, tel Jules Ferry en 1885 : « Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures.[…] Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation ».
La dimension humaniste de la bonne conscience colonisatrice avait été fortement exprimée par Victor Hugo soit même dès 1878 : « Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Prenez-la non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre mais pour le commerce ; non pour la bataille mais pour l'industrie ; non pour la conquête mais pour la fraternité... Faites des routes, des ports, des villes: croissez, cultivez, colonisez, multipliez!»
Cette idée, typique du XIXème siècle, d’une Destinée Manifeste de la France de l’autre côté de la Méditerranée, parce que l’Afrique était une zone d’expansion « naturelle » de la civilisation européenne peut être mise en parallèle avec la conquête de l’Ouest se déroulant au même moment de l’autre côté de l’Atlantique. Elle est d’ailleurs exprimée exactement en ces termes par un des principaux idéologues du colonialisme français sous Napoléon III, Adolphe Noirot : « Les Yankees ont leur Far-West; nous qui sommes les Yankees du Vieux Monde, nous avons besoin de notre Far South... »
Adolphe Noirot, directeur de la Revue Coloniale (dont la ligne politique était à la fois assimilationniste et anti-cléricale) exprimait avec franchise l’état d’esprit « progressiste » des colonialistes : « Le droit de colonisation n’est que l’application aux sociétés imparfaites du principe d’expropriation pour cause d’utilité publique. Ôte-toi de là que je m'y mette ; le voilà dans son expression la plus brutale. Brutalité qui, comme nous le verrons dans un autre article, peut et doit servir au profit de ceux qu'il a l'air de blesser.». Et il ajoutait : « La colonisation c’est la révolution de 1789 qui continue en dehors des limites du continent européen sa phase de transformation. Que devient, me direz-vous peut-être, le respect des traditions, des habitudes, des droits acquis, avec la théorie révolutionnaire que vous venez d'exposer ? [...] Avons-nous respecté les droits acquis de notre noblesse, et de notre clergé ? Avons- nous respecté les traditions de notre Église ? Avons-nous incliné la tête devant les droits de notre antique monarchie française ? Tout cela est allé pêle-mêle dans le panier de Samson. Des excès, des crimes ont été commis et cependant la France a été régénérée. »
Noirot et les autres colonialistes français de l’époque n’étaient pas non plus des hypocrites : ils se réclamaient de l’universalisme républicain pour « civiliser » et « régénérer » les races indigènes au nom des droits et devoirs des races supérieures, tout comme les Jésuites du Rio de La Plata deux siècles plus tôt se réclamaient de l’universalité de l’Église catholique pour aller convertir et « civiliser » les Indiens.
Toute cette élaboration idéologique du parti colonial peut nous paraître aujourd’hui à la fois ignoble et délirante, mais elle resta largement partagée jusqu’aux années 60 (et même bien au-delà chez les nostalgiques de l’Algérie Française…) comme je le montrerai dans un prochain billet.

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