Poutine et l'Ukraine: le pétrole et rien d'autre

Le gouvernment ukrainien, fort de la légitimité électorale conquise par Porochenko, continue à réduire progressivement l'espace contrôlé par les "rattachistes" de l'Est: une manoeuvre d'encerclement de Donietsk par le nord et le sud est en cours, d'où l'insistance présente de Porochenko sur le contrôle de la frontière russo-ukrainienne qui permettrait certes d'éviter le pourtant très modeste (vu le faible niveau d'équipement des groupes paramilitaires rattachistes) flux d'armement arrivant de la Russie, mais surtout de parfaire l'encerclement de Donietsk et la réduction ultérieure de la poche ainsi créée.

Vladimir Vladimirovitch Poutine (VVP) a pris soin de faire lever par sa Douma aux ordres l'autorisation d'intervenir militairement en Ukraine, ce qui est un signal clair de sa volonté de ne pas pousser son engagement (contrairement à ce qu'essaient encore de nous faire accroire les versions les plus intellectuellement débiles de la propagande euro-atlantiste).

Il organise d'autre part des visites de journalistes dans les camps de réfugiés déployés en Russie (et accueillant déjà 180 000 ukrainiens ayant fui les zones de combat) afin de marteler un message humanitaire à destination de l'opinion publique occidentale (en écho, les Français et les Allemands lancent aux Ukrainiens des appels à la "retenue" dans leurs actions militaires; c'est un numéro d'hypocrisie diplomatique aussi bien rodé que les appels à la retenue lancé vers Israël, mais c'est une autre histoire).

Comme je l'indiquais précédemment, VVP se tenait initialement prêt à ratisser plutôt large en Ukraine (cf. mes précédentes notes sur un discours très grand-russe de Poutine à la Douma et sur le périmètre des anciens gouvernorats ukrainiens de la Russie tsariste) mais le succès électoral de Porochenko et le faible poids relatif des "rattachistes" par rapport aux simples "autonomistes" tel que les élections l'ont révélé l'ont convaincu de laisser tomber les activistes rattachistes. On peut y ajouter la crainte que les éléments les plus déterminés du mouvement nationaliste grand-russe en Ukraine deviennent incontrôlables et fassent la liaison avec l'extrême-droite russe ce qui pourrait affaiblir l'hégémonie de VVP sur la mouvance nationaliste en Russie même. J'avais également fait le parallèle avec le traitement appliqué par Staline et ses épigones aux militants internationalistes revenus d'Europe Occidentale après 1945 (Artur London et autres): de la même façon que jadis nul ne devait pouvoir être plus ardent internationaliste que le Petit Père des Peuples, nul ne doit pouvoir aujourd'hui être considéré comme meilleur nationaliste que VVP... On peut penser que, s'ils survivent à l'encerclement de Donietsk, Strelkov et ses troupes finiront par trouver refuge en Russie, mais que leur avenir ne s'y annonce pas si radieux que ça...

Il me semble que la raison principale de l'attitude de VVP est qu'il a déjà atteint son objectif stratégique: le contrôle de l'ensemble de la Crimée (au-delà de l'enclave de Sébastopol qui était certes un enjeu important militairement et surtout symboliquement, mais surtout un bon prétexte à la mobilisation nationaliste en Russie, car seuls quelques ultra-nationalistes ukrainiens envisageaient de remettre en cause le statu quo et de reprendre Sébastopol à la Russie). Le véritable enjeu est le contrôle des ressources pétrolières et gazières que recèle la plateforme continentale de la Mer Noire au large de la Crimée (la Crimée produit déjà 1,5 milliard de m3 de gaz par an). Dès le mois de mars, après le succès du référendum d'indépendance "pré-rattachiste" organisé par les autorités locales de Crimée, Gazprom a d'ailleurs déposé une demande de permis d'exploitation dont on peut imaginer qu'elle fut considérée avec bienveillance sinon même directement sollicitée par le gouvernement russe, soucieux de barrer rapidement la route aux multinationales américaines (Exxon avait depuis quelques années négocié un permis avec l'Ukraine).

En ces temps de coupe du monde de football, les analyses occidentales superficielles du type: "Porochenko 1- 0 Poutine" devraient donc être complétées par un autre score: "Gazprom 1-0 Exxon".

 

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