Comprendre la politique argentine en 10 leçons (7/10: péronisme, ménémisme, kirchnérisme)

Le second péronisme (retour de Peron après la fin de la proscription des péronistes et l'élection de Campora, puis mort de Peron et présidence de sa veuve) s'est terminé dans un chaos absolu, la guerre civile entre péronistes "de gauche" (Montoneros) et péronistes "de droite" (la triple A) conclu par le retour à une dictature militaire plus féroce que toutes les précédentes réunies. La vie politique dans la première moitié des années 1970 ne peut être comprise que si l'on a en tête le revanchisme obtus et machiavélique de Peron et sa vision étroitement corporative et obsolète de la société civile:

- les guerrilleros péronistes "de Gauche" ont servi d'idiots utiles pour destabiliser le pays à coup d'attentats et éviter toute normalisation démocratique à travers un "péronisme sans Peron" (envisagé à l'époque de Frondizi)

- les gangsters du péronisme authentique  ("gordos" de la CGT, Triple A...) ont fait le lit de la pire dictature que l'Argentine ait connue.

Il faut savoir qu'en 1976, le peuple argentin était massivement favorable au retour des militaires au pouvoir (sur le thème: "ils vont remettre un peu d'ordre dans ce merdier") sans se rendre compte que la frange la plus fanatiquement catho-fasciste de l'armée allait conduire une politique d'extermination des opposants sans précédent en Argentine mais soigneusement coordonnée (dans le cadre du Plan Condor) avec les autres dictatures de la région (Brésil, Chili, Uruguay...)  le tout sous la houlette des USA (à travers le centre de commandement militaire de la zone Amérique Latine basé à Panama, et l'inévitable CIA).

Le compromis bancal mais politiquement inévitable du fait du rapport de force de l'époque qui avait été passé par Alfonsin avec les militaires lors du retour à la démocratie a été ensuite confirmé par Menem qui s'est par ailleurs lancé au nom d'un péronisme "modernisé" dans une politique effrénée de libéralisation économique et de privatisation des infrastructures publiques dont les dégâts sont bien visibles aujourd'hui (cf. l'état du réseau ferroviaire) mais qui a permis à certains de faire rapidement fortune...

Après le départ de Menem, les dirigeants non-péronistes ont hérité d'une situation macro-économique catastrophique qu'ils ont encore aggravée en refusant de toucher au dogme de la parité peso-dollar: la crise de 2001-2002 (avec des émeutes largement suscitées puis instrumentalisées par l'appareil péroniste des banlieues alors aux mains de Duhalde, ex-vice-président de Menem) a ensuite permis aux péronistes de revenir au pouvoir et, une fois n'est pas coutume, d'avoir à assumer les conséquences de leur politique passée (car cette crise était en fait un héritage du ménémisme).

La guerre intra-péroniste entre les deux imprésentables chevaux de retour (Menem et Duhalde) a ensuite permis à Nestor Kirchner (un petit gouverneur de province de Patagonie soutenu par Duhalde) d'arriver par surprise au pouvoir. Et sur fond de reprise économique (après un défaut historique et une grosse dévaluation du peso) le kirchnérisme est né.

Beaucoup de commentateurs superficiels ou paresseux voient aujourd'hui dans le kirchnérisme un "péronisme de gauche".

En réalité, dans ce qu'il a de réellement neuf, le kirchnérisme n'est plus vraiment un péronisme (même s'il reste encore bien des scories du passé: caudillisme folklorique et évitisme mythologique polluent encore et toujours la politique argentine au quotidien) .

Cependant, les grandes réformes institutionnelles impulsées par Kirchner marquent en réalité une saine et profonde rupture avec la détestable tradition verticale-corporative du péronisme: la réforme de la Cour Suprême, le mécanisme de confirmation des fonctionnaires de l'exécutif par une audition devant les chambres, la remise en cause des lois d'amnistie imposées en leur temps par les militaires, la mise en place d'élections primaires et la très controversée "loi des médias" qui vise à limiter le poids des monopoles de Presse, constituent autant d'évolutions positives vers la poursuite d'une normalisation démocratique et la consolidation d'un état de Droit.

Mais surtout, contrairement à une légende soigneusement entretenue par les Kirchner et leurs thuriféraires, leur politique n'est pas une politique de gauche (pas plus que celle de Hollande et Moscovici, soit dit en passant). Les accords passés avec les multinationales étrangères (Barrick Gold, Cargill, Chevron etc.) ne sont pas vraiment très exigeants vis-à-vis de ces dernières sur le plan social ou environnemental. Quant à la politique de redistribution sociale elle ne pèse que sur la vache à lait traditionnelle que constitue les surplus agricoles (à ce jour, en Argentine, il n'y a toujours pas d'impôt sur les successions, ni sur les bénéfices financiers).

Et malgré les statistiques passablement truquées de l'INDEC (la version locale de l'INSEE) l'inflation galope, les réserves fondent, la relance productive n'est qu'un slogan, le taux de pauvreté ne diminue plus depuis plusieurs années, et les choix budgétaires sont opportunistes, décousus, et davantage clientélaires que stratégiques (le "football para todos" pour distraire le peuple: 700 millions de pesos par an ; le mécanisme du "dollar tarjeta" pour subventionner les promenades à Miami et ailleurs de la classe moyenne supérieure: 10 milliards de dollars par an... et en plus tous ces moyens bourgeois ingrats continuent à voter contre ce brave gouvernement "national-populaire").

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