Islamo-gauchisme : un islamo-gauchiste, un vrai...

à force d’entendre parler ces temps-ci d’islamo-gauchisme, je me suis souvenu que j’avais dans ma bibliothèque un livre écrit il y a quarante ans par un islamo-gauchiste, un vrai...

En effet, si l’on entend par « islamo-gauchisme » une tentative d’interpréter l’Islam dans l’optique d’une révolution populaire à visée émancipatrice, alors Abol-Hassan Bani-Sadr (né en 1933) est un bon candidat au titre d’islamo-gauchiste...
Cet ex-dirigeant iranien, aujourd’hui réfugié politique en France où il fit ses études à la Sorbonne et accueillit Khomeini en exil dans les années 70, s’est associé au mouvement kurde iranien pour organiser l’opposition en exil au régime, mais a pris ses distances avec Maryam Radjavi et le mouvement des « Moudjahidines du Peuple », un groupuscule d’opposants au régime islamiste iranien, aujourd’hui soupçonné de complicité avec tous les Petits et Grands Satans occidentaux qui veulent déstabiliser la République Islamique.
Avant de devenir un paria, Bani-Sadr fut un éphémère premier président de la république d’Iran, considéré comme fils spirituel du Grand Ayatollah, avant que ses différends avec Khomeini et le reste du haut clergé chiite ne le condamnent à s’exiler à l’été 1981.
Fils d’un ayatollah lié à Khomeini, Bani-Sadr est très imprégné de culture islamique et il a tenté de promouvoir une vision laïque et démocratique de l’Islam dans le contexte du chiisme.
Mutatis mutandis, on peut comparer sa double démarche politique et religieuse à celle des « théologiens de la Libération » latino-américains qui tentèrent vainement de donner à l’Église Catholique un rôle activement progressiste dans la lutte contre l’impérialisme et l’oppression des peuples par une oligarchie bénéficiant par ailleurs du soutien du haut clergé.
Par exemple, Bani-Sadr a contesté l’interprétation cléricale de concepts tels que la Souveraineté du Docte (Velayati Faqih) au nom à la fois du concept démocratique moderne de souveraineté du peuple, d’un point de vue politique, mais aussi, du point de vue de la doctrine religieuse, au nom de la responsabilité individuelle vis-à-vis de Dieu et de la société (j’ai tendance à interpréter cette insistance sur la responsabilité individuelle directe, échappant donc à la médiation du clergé, comme une sorte de « protestantisation » du chiisme).
De la même façon, il oppose deux visions du doctrinaire (Moktabi), l’une correspondant à un simple guide spirituel attaché au développement de l’homme dans la liberté et l’indépendance, et l’autre correspondant à la stricte obligation de conformité sociale promue par les cléricaux.
Dans L’Espérance trahie, ouvrage peu structuré (et passablement narcissique...) paru en France en 1982, Bani-Sadr propose une description du processus révolutionnaire iranien et de la dérive despotique entamée par Khomeini et ce qu’il appelle dans son livre le « mollariat » (système de pouvoir des mollahs) et qu’il a plus récemment reformulé en « moltariat » pour pointer la militarisation du régime (en particulier l’expansion du Hezbollah en une troupe militaire intervenant à l’étranger, alors que ce n’était au départ qu’une milice urbaine chargée de matraquer et d’assassiner les opposants au mollariat).
Il décrit le processus de bureaucratisation et de brutalisation de la révolution et l’emprise progressive du clergé sur l’ensemble des institutions politiques et judiciaires, d’une part, et des obligés et profiteurs du nouveau système en train de se mettre en place, en particulier une fraction des classes moyennes urbaines liée à la nouvelle bureaucratie étatique, qu’il appelle « bourgeoisie dépendante », d’autre part.
Tout au long de son ouvrage, il fait ressortir le contraste entre les promesses de libertés politiques et religieuses faites par Khomeini à son retour d’exil et la pratique du pouvoir, très vite devenue despotique, du Guide Suprême et du « mollariat ».
Bani-Sadr continue de prédire périodiquement la chute prochaine du régime iranien, un peu comme ces trotskistes et autres opposants des années 30 qui imaginaient une chute prochaine du stalinisme.
On peut juger le très brouillon et nombriliste Bani-Sadr comme à la fois sincère et naïf, mais sa trajectoire, comme celle des théologiens de la Libération des années 60-70, devrait servir d’avertissement à tous les progressistes avides de liberté, de fraternité et de solidarité qui croient possible de composer avec les hiérarchies cléricales et les partisans d’imposer un ordre religieux dans la société, qu’il soit catholique, islamique ou autre.

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