El Clan: le nouveau film de Pablo Trapero

Ce film vient de sortir à Buenos Aires et je suppose que la renommée de Trapero lui garantira une sortie à Paris dès cet automne.

Le film propose une solide et fluide reconstitution de l'affaire Puccio: une série d'enlèvements crapuleux commis entre 1983 et 1985 (et suivis d'assassinats des victimes malgré le paiement des rançons) organisés par un bon père de famille avec la complicité directe ou tacite de toute sa petite famille. Arquimedes Puccio était aussi, et le film l'indique nettement mais sans lourdeur, un homme de main des services de renseignement militaire (on le voit à un moment utiliser une carte de membre du SIDE comme coupe-file pour entrer au siège de l'état-major de l'armée de l'air peu après l'élection d'Alfonsin).

La reconstitution inclut quelques images vidéos d'époque qui assurent la remise en contexte politique et rappellent les principales étapes du retour à la démocratie (le discours de Galtieri après la défaite des Malouines, le discours d'entrée en fonction d'Alfonsin haranguant la foule depuis le balcon de la Casa Rosada, et enfin la réception de Sabato par le même Alfonsin lors de la sortie du rapport « Nunca Mas » sur les crimes de la dictature.)

Comme beaucoup de gangsters d'État des « groupes de tâches » paramilitaires  travaillant aussi à temps partiel pour leur propre compte, Puccio fut mis en « chômage technique » par la fin de la dictature et intensifia alors ses activités parallèles de droit commun, jusqu'au jour où il enleva une personne dont les relations familiales firent sauter les hautes protections militaro-policières qui assuraient auparavant son impunité.

Le film repose en grande partie sur le jeu sobre et dense de Francella (excellent, alors qu'il est usuellement insupportable de cabotinage dans les médiocres comédies qui étaient sa spécialité) et du jeune acteur tenant le rôle du fils aîné (qui était devenu par ailleurs international de rugby, ce qui accrut l'effet de choc lorsque la police vint arrêter toute la famille: la plupart de ses camarades du très chic Club Athlétique de San Isidro et des Pumas mirent des années à admettre sa culpabilité, alors même qu'une des premières victimes des Puccio avait été un autre jeune rugbyman du club !)

La manipulation de ce fils par son psychopathe de père et ses tentatives pour échapper à l'emprise du patriarche sont au centre du film.

Le film se conclut sur la tentative de suicide du fils en plein tribunal et rappelle en guise d'épilogue que Puccio père fut condamné mais n'avoua jamais. Pendant ses longues années de prison il étudia le Droit et à sa sortie devint... avocat (!) Il mourut à 84 ans, bien après ses victimes et la plupart des membres de sa famille.

On peut espérer que, de la même façon que « Carancho » il y a quelques années avait incité le gouvernement à modifier la législation pour contrôler les activités des avocats véreux que le film dénonçait, ce nouveau film déclenchera un vaste débat sur le danger que représentent encore aujourd'hui pour la démocratie argentine les services de renseignement et leurs appendices privés, véritable mafia incrustée au coeur de l'État.

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