Traduire Pétrarque

Les journées confinées ne sont pas si longues quand on les occupe créativement, par exemple à pratiquer la traduction poétique.

Pétrarque est le père spirituel de notre Pléiade, qui lui emprunta entre autres choses la forme sonnet. Des pièces du Chansonnier de Pétrarque furent traduites en français dès le 16ème siècle et il fut aussi beaucoup imité à la Renaissance (entre autres par Clément Marot, Louise Labé, Pierre de Ronsard...). Beaucoup de poètes et non des moindres (Aragon, Bonnefoy...) se sont attelés à le traduire mais en s'autorisant parfois des écarts au texte que les traducteurs professionnels cherchent à éviter. Plusieurs spécialistes contemporains (G. Genot, P. Blanc) nous ont fourni de bonnes traductions du Chansonnier.

J'ai expliqué dans mon recueil d'essais sur la traduction poétique Trahisons multiples ma vision d'une à la fois nécessaire et impossible triple fidélité sémantique, symbolique et rythmique aux poèmes originaux et vous y trouverez d'ailleurs un premier exemple de mes tentatives de traduction de Pétrarque.

Cependant, la plupart des meilleures traductions et adaptations existantes sont en vers blancs ou seulement partiellement rimés et assonancés et l'hendécasyllabe du génial toscan y est rendu tantôt en décasyllabes tantôt en alexandrins.

Respecter le principe d'une adaptation la plus proche possible de la forme canonique du sonnet français, telle que l'illustrèrent Du Bellay, Musset, Baudelaire ou Hérédia, et donc relever le défi de traduire les sonnets de Pétrarque en alexandrins rimés sans en perdre ni le sens ni l'imagerie ni le cadençage rhétorique, voilà de quoi occuper en mon bureau-bibliothèque quelques moments du confinement que nous subissons ces jours-ci...

Voici donc pour vous allécher une mise en alexandrins français du célèbre premier sonnet du Chansonnier:

Vous qui écoutez le son dans mes vers épars
Des soupirs par lesquels je nourrissais mon cœur
Quand moi, en ma première et juvénile erreur,
De l’homme que je suis, je n’étais qu’une part.

Du style bigarré où je pleure et raisonne,
Entre les espoirs vains et la vaine douleur,
Si quelqu’un éprouva l’amour en connaisseur,
J’espère qu’il me plaigne, s’il ne me pardonne.

Mais je vois maintenant combien du peuple entier
Je fus risée longtemps et c’est de là souvent
Que de moi-même en moi la honte je ressens ;

Et la honte est le fruit d’avoir tant divagué,
Le repentir aussi et le savoir bien clair
Que ce qui plaît au monde est un songe éphémère.

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