Se méfier du (mot) «peuple» (5/6: le peuple comme corps politique)

A chacun son "peuple" ? Rapide panorama des différents sens du mot «peuple» (suite)

On a déjà relevé que « dêmos » en grec et « populus » en latin désignent le peuple en tant que corps politique de la nation. « Dêmos » nous a donné « démocratie » mais aussi « démagogue » (littéralement « dirigeant du peuple »). Le « populus » romain est quant à lui présent à côté du Sénat dans la célèbre abréviation SPQR (Senatus Populusque Romanum) qui signe tous les actes officiels de la république romaine.

Le peuple en tant que corps politique, dans ce contexte gréco-romain où s’enracinent, parfois de manière inconsciente, les conceptions de la politique dans les démocraties occidentales, c’est donc l’ensemble des citoyens qui participent à la délibération politique et à des degrés divers au gouvernement de la cité grecque ou de la république romaine.

Cet idéal démocratique du peuple comme ensemble des citoyens réunis en assemblée délibérative, sans distinction de classe, est la définition la plus inclusive du « peuple », mais dans les discours politiques qui l’invoquent « le peuple » a souvent tendance à rétrécir, soit par un bout, soit par l’autre, soit par tous les côtés à la fois.

Car « le peuple » c’est aussi la masse nombreuse, la foule, la populace, agitée et imprévisible, et le latin comme le grec ont des mots pour le dire : « hoï polloï » (littéralement « les nombreux » par opposition aux « peu nombreux » aux « happy few »: « hoï oligoï » qui nous a donné « oligarchie »), « okhlos » (d’où vient « ochlocratie »), « plebs » et « turba » qui nous a donné la tourbe, la turbulence et les troubles : toute une vision élitiste du petit peuple est ainsi en germe dans un seul mot.

Les « classes dangereuses » ne le sont pas d’aujourd’hui ni même depuis hier mais depuis des millénaires...

En amont de ces autres mots, c’est le « dêmos » et le « populus » qui sont eux-mêmes ambigus, surtout dans la bouche des dominants. Comme le rappelle Moses Finley dans L’Invention de la politique, les auteurs anti-démocratiques comme Platon ou Cicéron utilisent volontiers « dêmos » ou « populus » dans un sens péjoratif. Il y a donc toujours eu un bon peuple (idéal) et un mauvais peuple (réel).

Vu de droite, le peuple est idéalement une entité compacte qui accepte avec docilité l’ordre établi (mais ceci n’empêche pas les gens de droite d’apprécier l’importance d’une bonne représentativité sociologique.) Chez ces gens-là, on évite de parler de classes, et l’on préfère, dans une tradition typiquement chrétienne, parler de « riches » et de « pauvres ».

Les sociaux-libéraux aussi nous parlaient encore récemment de riches et de pauvres ; ainsi, pour le médiocre pantin du néo-libéralisme que fut François Hollande on était « riche » à partir de 4500 euros de revenus : l’exemple même d’un faux discours de gauche nourri d’une vraie terminologie de droite.

L’unité du peuple derrière le drapeau national et derrière des chefs indiscutés « qui savent diriger » (il peuvent être simplement des technocrates jugés « compétents » pour le secteur libéral dit « orléaniste » de la droite) est au coeur des représentations de droite du peuple : le peuple comme corps politique n’a pas besoin de beaucoup délibérer, puisqu’il lui suffit de s’agglomérer autour d’un chef supposé efficient et/ou charismatique qui montre à tous et à chacun la voie à suivre (cette funeste conception césariste venue de la droite autoritaire dite « bonapartiste », est également bien vivante chez les auto-proclamés « populistes de gauche », comme Ernesto Laclau auquel j’ai consacré quelques billets critiques il y a déjà plusieurs années.)

Depuis l’Antiquité, dans toutes les sociétés dites démocratiques, le peuple peut être subdivisé en une grossière hiérarchie de trois classes (même si les spécialistes préfèrent parler d’  « ordre » ou de « statut ») : a) les classes dirigeantes, autrefois aristocratiques et maintenant plutôt bourgeoises, sont des oligarchies définies par leur lignage, leurs possessions foncières ou leur fortune financière (et en général par un mélange des trois) qui vivent essentiellement du travail d’autrui, b) les classes dominées qui ne vivent que de leur propre travail et qui se subdivisent en diverses classes stricto sensu (paysans, ouvriers, artisans...), et c) les non-travailleurs considérés comme des parasites (fainéants, mendiants, vagabonds…).

Selon le contexte, on appellera « peuple » soit la réunion de ces trois groupes (par exemple dans un contexte de mobilisation générale contre un ennemi extérieur), soit seulement l’ensemble des classes populaires (c’est fréquent dans le discours des dominants, mais aussi dans celui des tribuns populaires) soit seulement le corps politique proprement dit des dominants et des travailleurs dominés (ceci correspond aux époques policées où la démocratie apparaît fonctionnelle), les marginaux s’auto-excluent de la délibération politique ou en sont exclus par diverses dispositions juridiques comme l’obligation de justifier d’un domicile pour être inscrit sur les listes électorales : ainsi, en France, les SDF ne peuvent voter (à supposer qu’ils en aient envie...) que depuis qu’ils peuvent être domiciliés dans les Centres d’Action Sociale des municipalités ou dans les locaux des associations, c’est-à-dire depuis 1988.

En période de crise, le peuple peut se réduire aux seules classes travailleuses face aux dominants et au « lumpen » urbain sans aucune conscience politique et donc prêt à se vendre aux dominants. Cette situation, qui ne s’explicite pas en termes de rapports sociaux de production, est pourtant très présente dans les écrits politiques de Marx et Engels. Par exemple dans Les Luttes de classes en France, Marx écrit à propos de la formation des gardes mobiles en 1848:

« Ils appartenaient pour la plupart au lumpen-prolétariat qui, dans toutes les grandes villes, constitue une masse nettement distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivants des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu, différents selon le degré de culture de la nation à laquelle ils appartiennent, ne démentant jamais le caractère de lazzaroni ».

Bref, Marx n’était pas plus indulgent envers les fainéants que notre Jupiter junior national...

Engels reprend grosso modo les mêmes mots dans son article de la Neue Rheinische Zeitung où il propose une analyse proprement militaire du déroulement des journées de juin : « Le lumpen-prolétariat organisé a livré sa bataille au prolétariat travailleur non organisé. Comme il fallait s’y attendre, il s’est mis au service de la bourgeoisie comme les lazzaroni à Naples se sont mis à la disposition de Ferdinand. Seuls les détachements de la garde nationale qui étaient composés de vrais ouvriers [souligné par Engels] passèrent de l’autre côté. »

Pour Marx, fait parfois aussi partie du mauvais peuple ce qu’il appelle « aristocratie ouvrière » (et en particulier les ouvriers typographes, qui avaient le mauvais goût d’être plus souvent anarcho-syndicalistes que marxistes).

Autrement dit, à Gauche comme à Droite, il y a un bon peuple et un mauvais peuple, dont les frontières varient en fonction des circonstances et de l’idée que l’on se fait du rôle et de la mission historique du « peuple-pour-soi ».

Les tendances au rétrécissement dans la définition du peuple s’exprime aussi sous une autre forme dans l’ouvriérisme révolutionnaire dont le représentant le plus systématique et le plus convaincant dans sa critique du marxisme fut J.W. Makhaïski (y compris par sa mise en cause de notions théoriques du Capital comme le « travail complexe », qu’il voit comme une excuse pour justifier l’octroi aux spécialistes intellectuels de certains avantages matériels par rapport aux simples ouvriers).

Makhaïski dénonçait dès 1905 la doctrine socialiste comme une « religion des intellectuels ». Il est d’ailleurs intéressant de relire les thèses de Makhaïski en parallèle avec l’ouvrage de 1974 des sociologues hongrois I. Szelenyi et G. Konrad La Marche au pouvoir des intellectuels (le titre original, repris par la traduction anglaise, était nettement plus provocateur vis-à-vis du pouvoir communiste de l’époque : Les intellectuels sur le chemin du pouvoir de classe) où ils décrivent la construction du « socialisme réel » comme constitution d’une nouvelle classe dominante formée de spécialistes intellectuels. (La principale faiblesse de cet ouvrage polémique est de ne s’appuyer sur aucune donnée statistique ni véritable enquête sociologique.)

Une fois de plus, on ne peut que revenir à l’importance de Gramsci qui chercha à donner la définition la plus inclusive possible du peuple-pour-soi et à lui associer une stratégie globale de conquête du pouvoir fondée sur un système d’alliance entre toutes les classes dominées, combinée avec une démarche patiente de construction d’une hégémonie culturelle.

Après la défaite du mouvement ouvrier italien face au fascisme, Gramsci n’était que trop conscient que l’élitisme (qu’il soit intellectualiste ou ouvriériste) et le sectarisme (défaut qu’il critiquait chez Bordiga, par exemple) dans la délimitation illusoire des contours d’un peuple idéal ou d’un prolétariat « authentique », seuls dignes d’être pleinement acteurs des transformations politiques menant à la libération de tous les dominés, ne servent qu’à faciliter la tâche des classes dominantes.

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