Les racismes coloniaux et post-coloniaux en Amérique Latine

Un rapide survol historique et comparatif des origines, des évolutions et des spécificités du racisme en Amérique Latine.

Les colonisations espagnoles et portugaises ont impliqué de lourdes pertes humaines pour les populations autochtones, pertes dont les principales causes ne furent pas des massacres de masse des populations civiles par les colonisateurs mais d'abord le choc microbien qu'ont représenté les maladies importées d'Europe pour des populations amérindiennes non immunisées: on estime, par exemple, que la seule arrivée des Européens a fait périr de diverses maladies environ les 2/3 des Guaranis (population autochtone du Paraguay et du nord de l'Argentine) avant même que la colonisation de l'intérieur du territoire se développe.

De ce point de vue, traiter Christophe Colomb de « génocidaire » comme cela s'est fait tout récemment en Californie (et il y a déjà quelques années en Argentine) représente une dérive particulièrement absurde d'une certaine modernité "décoloniale".

La seconde principale cause de perte démographique fut l'asservissement des Indiens en vue de l'exploitation des mines d'or et surtout d'argent, en particulier dans l'actuelle Bolivie, d'une part, et lors du démarrage de l'économie de plantation, d'autre part, qui eut lieu essentiellement dans les « îles à sucre » des Caraïbes puis au Brésil.

Mais à partir du 17ème siècle, on importa de plus en plus d'esclaves noirs pour remplacer les Indiens présents en trop petit nombre et/ou pouvant se replier aisément dans de vastes territoires inexplorés (Brésil) ou bien très vite décimés par les mauvais traitements (à Cuba, dans la Dominique et dans les autres îles plus petites).

Les colonisateurs blancs s'étaient rapidement convaincus de leur supériorité morale vis-à-vis des civilisations précolombiennes, y compris les plus développées: les sacrifices humains pratiqués par les Aztèques et les Incas étaient aux yeux des Chrétiens une preuve manifeste de barbarie et d'arriération  culturelle. Mais cette perception ne prit pas la forme d'un racisme culturel systématisé au sens où nous l'entendons aujourd'hui: du 16ème siècle jusqu'au milieu du 19ème, les récits des conquistadors puis des aventuriers qui côtoyèrent les sociétés indigènes sont pleins d'admiration pour l'habileté des Amérindiens et leurs capacités d'adaptation à un milieu souvent hostile, ce qui n'empêcha pas à la fois l'exploitation brutale des populations autochtones au nom du droit de conquête, de la même façon que les Romains avaient ravagé la Gaule, et la volonté de les assimiler culturellement par la conversion au catholicisme (activité où se distinguèrent des dizaines d'intrépides missionnaires-explorateurs de la Compagnie de Jésus), tout comme les Gaulois s'étaient ensuite romanisés.

Il convient de ne pas se méprendre et ne pas projeter rétrospectivement une construction intellectuelle de type raciste là où ne s'exprimait que la plus brutale application du droit du plus fort. Le tribalisme ethno-religieux qui fait que chaque tribu se convainc aisément de sa supériorité culturelle sur les autres n'est pas du racisme: même vaincus par les Romains, les Grecs restèrent convaincus de leur supériorité culturelle sur eux, tout comme les Mexicains et Péruviens vaincus restaient (comme beaucoup de leurs actuels descendants) fiers de la grandeur de leurs propres civilisations et plein de mépris envers la bestialité obtuse des conquérants espagnols. Tenter de rationaliser les perceptions et les comportements anciens en termes de racismes anti-romain, anti-gaulois, anti perse, anti-aztèque, anti-inca ou anti-espagnol serait se tromper d'époque (pour bien comprendre la manière dont se percevaient et s'exprimaient ces sentiments entrecroisés de supériorité, je recommande la lecture de l'ouvrage du grand helléniste Arnaldo Momigliano 'Sagesses barbares') et il en va de même lors des débuts de la colonisation hispanique: un aspect-clé du racisme moderne qui est l'acceptation et l'intériorisation dans leurs habitus des représentations infériorisantes par les infériorisés est encore absente. Les choses évolueront par la suite.

Quant aux esclaves noirs importés d'Afrique, leur infériorité de statut en tant que marchandise humaine en faisaient une population à part, dont on justifiait  l'infériorité « théologiquement »(chez les Chrétiens pour la traite dite occidentale comme chez les Musulmans pour la traite dite orientale) au nom de la malédiction biblique de Cham, fils de Noé et ancêtre de la « race » noire.

Dans le cas des Noirs, on peut donc parler d'une première forme de racisme spécifique,  similaire à l'antisémitisme chrétien du Moyen-Âge, mais on est encore loin du racisme « scientifique » et de ses adjonctions nationalistes à une hiérarchie des races qui s'épanouira dans la seconde moitié du 19ème siècle (époque où l'on parlait volontiers de race française, allemande ou anglaise) même si ce premier racisme « théologique » constituait un terreau idéologique propice à l'émergence ultérieure de conceptions racistes plus « modernes ».

La principale spécificité hispanique de l'émergence d'un véritable racisme au sens d'une séparation et d'une hiérarchisation stricte des groupes humains est paradoxalement liée au métissage: du fait de l'interdit qui pesait officiellement sur les relations sexuelles entre colonisateurs et indigènes d'une part, et entre maîtres blancs et esclaves noires d'autre part, les enfants produits de ces unions illégitimes étaient stigmatisés à un double titre: impureté du mélange ethnique et bâtardise.

C'est ainsi que commença d'apparaître un nouveau compartimentage social allant au-delà de la distinction entre « Blancos », « Indios » et « Negros » réputés les uns et les autres de race pure, pour prendre en compte toute la variété des mélanges: les métis de Blancs et d'Indiens étaient qualifiés de « mestizos » ou « cholos », les métis de Blancs et de Noirs de « mulatos » (dérivé de "mula" dénotant leur nature hybride) ou « pardos », alors que les métis d'Indiens et de Noirs étaient des « zambos », des « zambaigos » ou des « chinos ».

Au fur et à mesure de la progression du brassage, la nomenclature des types de mélanges se complexifia avec l'apparition de nouvelles dénominations plus ou moins intensément discriminatoires: « albinos », « castizos », « coyotes », « lobos », « moriscos », « tornatrás »... et ce cloisonnement transforma petit à petit le monde colonial hispanique en une société de castes.

José de San Martin, libérateur de l'Argentine, était le fils naturel d'un officier espagnol et d'une Indienne et il fut adopté par celui qui lui donna son nom, ami proche de son père biologique, afin d'éviter un scandale domestique (c'est un peu la même histoire que celle d'Engels endossant la paternité du fils naturel que Marx eut de sa servante). Son apparence physique lui valut maintes moqueries et brimades lors de sa formation à l'Académie Militaire espagnole, ce qui aide à comprendre son fervent engagement personnel en faveur de l'émancipation des Indiens et des Noirs (ses troupes de l'armée des Andes comptaient d'ailleurs une bonne proportion de Noirs à qui l'on avait promis l'affranchissement s'ils participaient à la lutte pour l'indépendance).

En Argentine, la guerre d'indépendance puis les sanglantes guerres civiles de la première moitié du 19ème siècle détruisirent ce complexe système colonial de castes (sans pour autant effacer tous les préjugés qui lui avaient donné naissance, en particulier le racisme « élémentaire » envers les Noirs) et firent émerger à la place le mythe de la « raza criolla » en tant que « melting pot » ruraliste de Blancs, d'Indiens et de Noirs, nouvelle représentation patriotique de l'identité nationale qui fut volontiers exaltée par les Fédéralistes alors que les Unitaires, représentants de l'oligarchie libérale portègne, adoptèrent progressivement le racisme « scientifique » qui était apparu en Europe et cherchèrent donc à augmenter la proportion de population blanche en favorisant une immigration européenne massive, tout en déplorant que les nouveaux arrivants fussent en grande majorité des Blancs de second choix, c'est-à-dire des Italiens, des Espagnols et des Juifs d'Europe de l'Est plutôt que des Britanniques, des Allemands, des Scandinaves ou des Français...

Après les indépendances, chaque pays latino-américain suivit sa propre trajectoire, avec des variations autour de quelques « constantes universelles » de la représentation raciste du monde: poids plus important du racisme anti-noir au Brésil (où l'esclavage dura plus longtemps qu'ailleurs) au Vénézuela et à Cuba, maintien plus durable d'une hiérarchie de castes là où la population indienne restait majoritaire (ensemble des pays andins) soumise à la prééminence d'une élite blanche d'origine coloniale espagnole se refusant à tout métissage (phénomène très net au Pérou et dans les Caraïbes, par exemple), immigration européenne post-coloniale au Chili et au Brésil (en particulier d'origine allemande) mais dans une proportion moins importante qu'en Argentine etc.

Conclusion: les discours racistes de Bolsonaro tout comme les imprécations qu'on peut entendre en Argentine contre tous les « negros venidos de afuera » (alors que la plupart des étrangers ainsi désignés comme Noirs sont en fait des descendants très multi-métissés de Blancs, d'Indiens et de Noirs dans des proportions variables) ne sont pas une simple éruption passagère associée à un discours « populiste » mais la réactivation d'un ensemble de représentations culturelles aux origines anciennes ou plus récentes qui continuent d'imprégner en profondeur les sociétes latino-américaines.

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