Politique de défense et de sécurité: quelques remarques introductives

La politique de défense et de sécurité n'est certes pas la tasse de thé des Médiapartiens: il n'y a eu dans le cadre de l'actuelle campagne présidentielle aucun article de fond de la rédaction sur le sujet et aucune édition ne lui est dédiée. Tout juste voit-on apparaître quelques contributions individuelles, prônant le plus souvent un désarmement nucléaire unilatéral.

La politique de défense et de sécurité n'est certes pas la tasse de thé des Médiapartiens: il n'y a eu dans le cadre de l'actuelle campagne présidentielle aucun article de fond de la rédaction sur le sujet et aucune édition ne lui est dédiée. Tout juste voit-on apparaître quelques contributions individuelles, prônant le plus souvent un désarmement nucléaire unilatéral.
Quant à l'ensemble des candidats à la présidentielle, leurs propositions dans ce domaine sont globalement routinières pour une raison simple: pour définir une politique de défense et de sécurité, il faudrait commencer par redéfinir une stratégie géopolitique adaptée à la période “post-mondialisation” qui s'ouvre et qui ne sera pas moindre riche en dangers potentiels que la précédente.
La plupart des candidats rappellent les habituels slogans de Droite (renforcement de l'OTAN à l'Est, maintien de la dissuasion nucléaire, politique de modernisation des équipements) ou de Gauche (sortie de l'OTAN, renonciation aux armes nucléaires, réduction des dépenses militaires) mais aucun n'ancre ses propositions dans une analyse explicite de la réalité géostratégique de la France.
La plupart des politiciens français “mainstream” proposent un budget de défense visant 2% du PIB (c'est en fait une recommandation de l'OTAN...) mais il me semble, quitte à prendre nombre de Médiapartiens à rebrousse-poil, que cet effort budgétaire serait insuffisant pour faire face aux risques et aux défis de la nouvelle période historique qui s'ouvre. Sans revenir aux énormes investissements consentis au début des années 60 pour créer “la bombinette” comme disait le Canard Enchaîné (le budget de la défense représentait alors plus de 5% du PIB dont près de 30% consacré au développement de l'arme nucléaire) il faudrait probablement envisager un budget de défense et de sécurité à 2,5% du PIB, voire un peu au delà, et je vais essayer d'expliquer pourquoi.
Je commencerai par quelques réflexions qui me semblent essentielles à une bonne compréhension des enjeux réels:
1°) le terrorisme islamiste, si sanglant soit-il, ne constitue pas pour la France une menace existentielle; il n'y a donc pas lieu de se polariser sur la dimension proprement militaire de la lutte contre le terrorisme au point d'en faire un critère du redimensionnement et du redéploiement de nos armées. Notons d'ailleurs au passage que le déploiement de soldats de l'armée de terre sur le territoire métropolitain dans le cadre de l'état d'urgence est une mesure inadéquate: employer depuis un an l'armée à des tâches relevant de la surveillance policière des lieux publics n'est pas une bonne idée, ni pour l'armée, dont les ressources seraient mieux employées ailleurs, ni pour les citoyens.
Mieux vaudrait se préoccuper de mener de meilleures politiques d'inclusion sociale à l'intérieur et d'aide au développement à l'extérieur tout en continuant en parallèle d'améliorer le fonctionnement de nos services de renseignement, ce qui est certes un aspect de la politique de défense et de sécurité nationale, mais c'est une tâche qui, dans un état de droit, concerne avant tout la police et la justice.
2°) En revanche, les processus de désagrégation politique et économique en cours au sud et à l'est de l'Europe (processus que l'aventurisme guerrier de Sarkozy en Libye et de Hollande en Syrie a contribué à nourrir) peuvent faire émerger de nouvelles menaces non seulement régionales mais inter-régionales, voire globales, en cas de dérive de pays comme le Pakistan, l'Inde, la Turquie, l'Arabie Séoudite, l'Egypte, Israël ou l'Iran vers une doctrine d'emploi de l'arme nucléaire en première intention (la moitié de ces pays sont déjà nucléarisés ou à peu de distance de l'être et les autres y songent).
3°) Quitter l'OTAN (je parle bien ici d'une sortie complète du Traité, pas seulement du retrait gaulliste du commandement intégré, décision sur laquelle Sarkozy le post-gaulliste était revenu) est l'un des totems d'une partie de la Gauche (la plus hostile à l'impérialisme américain) ainsi que d'une partie de la Droite (la plus intensément souverainiste); c'est envisageable à terme, et peut-être même souhaitable si l'on veut que la France retrouve davantage d'autonomie stratégique au service d'une voix indépendante sur la scène internationale, d'une part, et ne soit pas prise en otage par le désengagement américain en Europe que promeut le président Trump, d'autre part, mais il ne faudrait pas sous-estimer l'effort budgétaire supplémentaire que cela représenterait pour notre politique de défense si nous entamions rapidement un retrait unilatéral non coordonné avec nos voisins européens: rien que la renonciation totale ou partielle à la mutualisation des moyens du transport militaire impliquerait d'augmenter sensiblement la flotte française d'A400M, par exemple, sans même parler de bien d'autres aspects logistiques.
Si un retrait de l'OTAN ne peut se décréter du jour au lendemain, il peut tout au moins se préparer. Car, à mon avis, que la France ait ou non une attitude pro-active à cet égard, ce à quoi il faudrait désormais se préparer c'est plutôt à une dissolution progressive de l'OTAN, qui, Trump aidant, pourrait survenir dans la prochaine décennie. De plus, le fait que la France sera dans quelques années le seul pays de l'Union Européenne disposant d'une force de dissuasion nucléaire indépendante nous imposera volens nolens un rôle particulier dans le nouveau dispositif européen de sécurité collective post-OTAN qui restera à définir.
4°) Le schéma d'une défense européenne conçue comme une version “Canada-dry” de l'OTAN et donc focalisée uniquement sur la menace russe ne correspond ni à la position géopolitique de la France ni surtout à ce que devraient être les priorités de l'Europe dans la perspective d'une dissolution de l'OTAN: par rapport aux défis que doit relever l'Europe, il serait bien plus urgent d'y développer une stratégie collective et une capacité d'intervention mixte, à la fois humanitaire et militaire, visant à stabiliser les pays proche-orientaux et africains d'où proviennent les principaux flux de réfugiés provoquant actuellement les crispations identitaires qui destabilisent les démocraties européennes, particulièrement en Europe de l'Est. De ce point de vue, la récente participation de troupes allemandes ou belges à la stabilisation politique du Mali, par exemple, me paraît un ingrédient plus essentiel de la sécurité à long terme de l'Union Européenne que de céder à la paranoia russophobe des pays baltes et de la Pologne.

Pour conclure cette introduction, il faut rappeler les principales spécificités géopolitiques de la France, qui sont au nombre de 5:
1°) un double héritage historique de membre permanent du Conseil de Sécurité et d'
2°) ancienne puissance coloniale en Afrique et dans une moindre mesure au Proche-Orient,
3°) des DOM-TOM dans tous les océans du monde et un vaste domaine économique maritime,
4°) une stratégie de dissuasion nucléaire dite “du faible au fort” conçue à l'origine comme un instrument permettant au pays de garder une certaine autonomie de décision par rapport à la logique des blocs, d'une part, et comme une assurance ultime face à un scénario de non-engagement américain face à la menace soviétique sur l'Europe occidentale, d'autre part, alors même que ce scénario redevient, grâce à Trump, d'une actualité brûlante.
5°) un rôle-pivot entre l'Europe du sud et l'Europe centrale au sein de l'Union Européenne.
Sur ces bases, quels sont les besoins de réorientation de la politique de défense française et de ses outils à horizon 2025 ?
À partir des observations qui précèdent et en prenant en compte les spécificités géostratégiques de la France, je traiterai dans mes prochains billets quatre aspects qui me semblent essentiels pour la redéfinition des missions et de l'organisation de l'armée française:
a) la doctrine et les outils de la dissuasion nucléaire stratégique,
b) la structure des forces conventionnelles dans une optique d'intervention militaire ponctuelle en dehors de l'Europe (et non pas d'une grande bataille de blindés à la frontière orientale de la Pologne...)
c) la contribution française à la défense post-OTAN de l'Union Européenne et aux autres missions collectives de défense et de sécurité de l'Union Européenne,
d) la protection de l'outre-mer lointain.
Juste pour fixer les idées, je poserai comme premier horizon d'évolution 2025, qui serait l'échéance d'un deuxième mandat de Donald J. Trump (horresco referens).

À suivre...

 

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