Les leçons de la grande panne électrique du Texas

La crise énergétique qui a frappé le Texas l'autre semaine doit davantage aux choix politiques et économiques néo-libéraux qu'à des problèmes techniques.

Lors de la vague de froid, les Républicains texans se sont évidemment empressés de mettre la panne sur le compte des éoliennes gelées et sur le "Green New Deal" promu par les Démocrates, mais ce sont surtout leur propres choix politiques d'un mélange d'isolationnisme et d'une dérégulation complète de l'industrie de production et de distribution d'énergie électrique qui sont en cause.

Le Texas est le seul Etat à ne pas avoir interconnecté son réseau avec les Etats voisins, afin de ne pas avoir à appliquer les réglementations fédérales sur cette industrie, ce qui a rendu impossible de secourir son réseau intérieur défaillant.
L'autosuffisance arrogante du "Lone Star State"  s'est ainsi retournée contre lui. Premier Etat producteur de pétrole et de gaz (la plus grande partie du gaz libéré lors de l'extraction du pétrole est d'ailleurs purement et simplement rejetée dans l'atmosphère par des producteurs qui ne sont eux non plus soumis à aucune réglementation environnementale), le Texas produit l'essentiel de son électricité avec des centrales à gaz (53,5% en 2019 d'après les statistiques officielles de l'EIA étatsunienne) suivies par les centrales à charbon (19%) et les énergies renouvelables (18,9% d'éolien+solaire)  avec seulement 8,6% d'énergie nucléaire (sur seulement deux sites). On peut estimer que la faible part de l'électricité d'origine nucléaire (moins sensible à la vague de froid exceptionnelle qui a envahi tout l'Etat) a contribué à la fragilité du niveau de production mais les vrais problèmes sont ailleurs.

Le premier problème dont on parle peu est le gaspillage énergétique tous azimuts: le Texas consomme 498 MTBU d'énergie par tête contre seulement 197 pour l'Etat de New York, et aucun effort n'est fait par les autorités pour encourager la sobriété énergétique.
Le second facteur aggravant de la crise est la dépendance au chauffage électrique: la chute de la production (causée par le gel des éoliennes mais aussi des canalisations de transport du gaz et par le fait que le fonctionnement de l'alimentation en amont des turbines des centrales à gaz était lui-même tributaire de l'alimentation électrique) a coïncidé avec une flambée de la demande, recette imparable pour provoquer l'écroulement du réseau.

Mais le coeur du problème est l'absence de régulation du marché: la croyance archaïque et typiquement néo-libérale en la capacité auto-régulatrice du marché a conduit à n'imposer aucune contrainte régulatrice aux compagnies productrices d'électricité (pas de normes prudentielles sur des marges  vérifiables de capacité disponible, ni d'incitation à la modernisation des infrastructures ce qui a fait que des vieilles centrales remises en marche en catastrophe n'ont pas pu démarrer faute d'avoir bénéficié antérieurement d'une maintenance adéquate.)

La loi de l'offre et de la demande a également conduit à une explosion des prix, l'idée étant que dans un système totalement déréglementé le prix est le seul signal utilisable pour ajuster la demande à l'offre disponible: dimanche sur CNN un jeune Texan désespéré expliquait qu'il venait de recevoir une facture de 7000 dollars pour seulement quelques jours de consommation d'électricité...

Un système aussi dérégulé ne permet pas de garantir l'intégrité d'ensemble du réseau. Comme le dit Krugman dans un éditorial du New York Times mis en ligne ce jour:  "l'électricité est fournie par un système et des investissements de précaution effectués par un seul acteur ne servent à rien si les autres acteurs du système ne font pas de même. Même si le propriétaire d'une centrale à gaz isole et hivernalise ses turbines, cela ne marchera pas si le gazoduc ou la tête de puits qui l'alimentent ont gelé".

La fragilité intrinsèque de la déréglementation se manifeste par la dimension systémique globale de la crise survenue ; on peut faire le parallèle avec la crise financière produite par la titrisation des dettes immobilières à haut risque de 2007-2008 (dite crise des "subprimes"): dans les deux cas, c'est l'ensemble du système déréglementé qui s'effondre brutalement.

Au milieu de ce désastre, le très réactionnaire et démagogique sénateur Ted Cruz s'est éclipsé pour Cancun, ajoutant une touche supplémentaire d'irresponsabilité politique à ce sombre tableau.

Et l'on peut conclure avec Krugman: "Bien que le complexe médiatico-politique de Droite soit incapable de tirer la leçon de la débâcle du Texas et refusera d'en apprendre quoi que ce soit, le reste de la société peut le faire. Nous venons d'avoir une vision claire de l'aspect sombre (et froid) du fondamentalisme du libre marché. Et c'est une leçon à ne pas oublier."

Cette leçon est d'autant moins à oublier que ce fondamentalisme des lois du marché (le fameux refrain bruxellois de "la concurrence libre et non faussée") en matière de production et distribution de l'électricité est aussi au coeur du fonctionnement des institutions européennes, une logique suicidaire en période de crise, mais pourtant approuvée et soutenue par tous les néo-libéraux et auto-proclamés socio-libéraux français.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.