La nouvelle bicyclette financière argentine

La politique monétariste de gel de l'émission monétaire est une illusion qui se terminera comme d'habitude en hyper-inflation, spoliation des petits épargnants et défaut sur la dette publique.

Pour le moment, le seul objectif du gouvernement (et du FMI) n'est pas de passer l'été, mais seulement d'éviter,  juste avant le sommet du G20, le chaos que représenterait une course panique vers le dollar (la "corrida cambiaria") suivie d'une nouvelle dévaluation massive du peso dans les toutes prochaines semaines. Dans un précédent billet, j'avais déterminé que le retard de change vis-à-vis de l'inflation allait exiger à brève échéance une remontée du dollar vers les 50-55 pesos, soit bien au-dessus du plafond de 44 pesos accordé avec le FMI et du très artificiel cours actuel de 37-38 pesos.

Décembre-janvier étant les mois des départs en vacances d'été et de versement du demi-treizième mois de fin d'année (le "medio-aguinaldo"), la fringale de dollars va certainement se manifester de nouveau à partir de mi-décembre et jusqu'à fin janvier. Mais le sommet du G20 sera passé... Et d'ailleurs, pour éviter de trop grosses manifs contre le FMI, Macri, Trump et le G20 dans son ensemble, le gouvernement a également déclaré que le 30 novembre (jour d'ouverture du sommet) serait non travaillé à Buenos Aires.

La nouvelle politique affichée par la Banque Centrale argentine après sa seconde négociation avec le FMI est de stabiliser la masse monétaire au sens strict (M0) en n'émettant aucun nouveau billet de banque et en réduisant le volume total de liquidités disponibles, prétendant ainsi réduire l'inflation et abaisser le cours du dollar.

Mais pour réduire la masse de pesos en circulation tout en désamorçant la bombe des Lebacs, ces bons à court terme (quelques mois à un an) et haut taux d'intérêt, un nouvel instrument a été mis en place, les Leliqs, des "lettres de liquidité", que les humoristes locaux ont rebaptisés "lettres de liquidation".

Les Leliqs sont des instruments à très court terme (une semaine à un mois) qui contrairement aux Lebacs sont réservés aux banques et qui servent un taux d'intérêt de marché (72% annuel pour être compétitif avec les placements en dollars, soit 104% annuels avec les intérêts composés s'accumulant de semaine en semaine). Pour les rendre encore plus attractifs, les Leliqs sont admis à faire partie de l'encaisse obligatoire que les Banque doivent déposer auprès de la Banque Centrale (encaisse qui a été récemment augmentée). Les banques utilisent les intérêts des Leliqs pour proposer à leurs clients des placements à terme sur compte d'épargne ("plazo fijo") rémunérés à 40 ou 45% (c'est-à-dire compensant à peu près l'inflation de cette année) et relancent ainsi la bicyclette financière.

De nombreux économistes considèrent les Leliqs comme encore plus dangereux que les Lebacs du fait de leur caractère ultra-spéculatif (instruments à très court terme et à taux d'intérêt très élevé).

Autrement dit, le gouvernement argentin, sous couvert de réduction de M0, est en train de provoquer un énorme gonflement de la masse monétaire dans ses périmètres M1 et M2 (dépôts à vue et comptes d'épargne). Le montant total de Leliqs (500 milliards de pesos) a déjà atteint la moitié du montant maximum d'avril dernier en Lebacs, mais à un taux d'intérêt presque trois fois supérieur (72% au lieu de 26%).

Mais, comme l'explique bien Paul Jorion, les Banques ne créent pas vraiment de la monnaie, seulement des reconnaissances de dette envers leurs clients... et le jour ou le système explosera, les petits épargnants perdront tout.

Conclusion: la politique monétariste de gel de l'émission monétaire est une illusion qui se terminera comme d'habitude (car c'est la même politique catastrophique qui avait déjà été mise en oeuvre sous l'égide du FMI en 1988-89 et en 2000-2001) en hyper-inflation, spoliation des petits épargnants et défaut sur la dette publique.

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