Aleksandr Blok (1880-1921) est une des grandes voix poétiques russes du début du 20ème siècle. Son long poème lyrique Les Douze signa son ralliement, plus mystique que proprement politique, à la Révolution d'Octobre en dépit de ses origines aristocratiques (la famille Von Blok était d'origine allemande) et ses liens familiaux avec l'intelligentsia traditionnelle (un de ses oncles était Vladimir Soloviov.)
Son ralliement au bolchevisme suscita l'incompréhension et le rejet d'Akhmatova et des autres intellectuels anti-bolcheviques bien qu'ils reconnussent son talent poétique. Brièvement célébré par la propagande du Parti malgré sa vie dissolue, il mourut prématurément de dénutrition et de divers maux (des années de fréquentation des prostituées lui avaient fait contracter diverses maladies vénériennes).
N'ayant pas été persécuté, sinon par ses propres démons, Blok ne figure pas dans ma toute récente anthologie des poètes maltraités par les autorités. Pourtant, il y a fort à parier que, s'il avait vécu plus longtemps, il n'aurait probablement pas échappé aux purges staliniennes de la fin des années 1930.
Я пригвожден к трактирной стойке.
Я пьян давно. Мне всё – равно.
Вон счастие мое – на тройке
В сребристый дым унесено...
Летит на тройке, потонуло
В снегу времен, в дали веков...
И только душу захлестнуло
Сребристой мглой из-под подков...
В глухую темень искры мечет,
От искр всю ночь, всю ночь светло...
Бубенчик под дугой лепечет
О том, что счастие прошло...
И только сбруя золотая
Всю ночь видна... Всю ночь слышна...
А ты, душа... душа глухая...
Пьяным пьяна... пьяным пьяна...
Ma traduction:
Je suis pendu au comptoir d'un bistrot,
Saoul depuis longtemps. Rien ne m'importe.
Mon bonheur est là-bas sur un traîneau
Qui dans une fumée d'argent l'emporte...
Il vole dans sa troïka, englouti
Dans la neige des temps, dans le lointain des ères ...
C'est mon âme seule qu'il envahit
D'une brume d'argent sortant de sous les fers ...
Dans le noir des étincelles brillent,
Elles éclairent toute la nuit...
Sous une arche un grelot balbutie
Que le bonheur est parti...
Et l'on voit et entend toute la nuit
Seulement un harnais doré...
Et toi, mon âme... mon âme assourdie...
D'ivresse éméchée... d'ivresse éméchée...
Notes sur le texte et la traduction:
Ce poème daté du 26 octobre 1908 est composé d'octosyllabes soigneusement rimés. La traduction respecte le schéma de rimes croisées avec des vers majoritairement décasyllabiques, moyennant quelques adaptations.
rien ne m'importe: le texte dit: "tout m'est égal".
un traîneau: le texte dit: "une troïka" mais j'ai voulu éviter la répétition en ne conservant la troïka qu'au vers suivant.
des ères: on peut aussi traduire par "des siècles".
Elles éclairent toute la nuit: le texte dit littéralement: "Et à cause des étincelles toute la nuit, toute la nuit il fait clair", qui serait trop lourdement répétitif en français et surtout s'écarterait beaucoup trop du rythme de l'original.
Et l'on voit et entend toute la nuit: le texte russe dit littéralement: "Et toute la vie [est] vu... toute la nuit [est] entendu", mais l'impersonnel actif passe mieux en français que le passif.
toi mon âme: le texte dit seulement "toi [l']âme".
D'ivresse éméchée: on a ici un double effet de répétition: l'expression est redoublée mais chaque occurrence est elle-même redondante.