Un expert de la RAND Corporation (une entité spécialisée en prospective qui eut une influence intellectuelle majeure sur la politique extérieure étatsunienne pendant toute la Guerre Froide) y a publié un article titré "Une guerre ingagnable" et sous-titré: "Washington a besoin d'une fin de partie en Ukraine".:
Cet article exprime avec une rare clarté l'état d'esprit actuel de l'établissement politico-militaire étatsunien:
"Il est temps maintenant que les Etats-Unis développent une vision de comment terminer la guerre. Quinze mois de combat ont clarifié qu'aucun des deux côtés n'a la capacité (même avec une aide extérieure) d'obtenir une victoire militaire décisive sur l'autre. Indépendamment de quelle quantité de territoire les forces ukrainiennes peuvent libérer, la Russie maintiendra la capacité de faire peser une menace permanente sur l'Ukraine. L'armée ukrainienne aura également la capacité de rendre risquées toutes les régions du pays occupées par les forces russes, et d'imposer des coûts à des cibles militaires et civiles à l'intérieur de la Russie elle-même. Ces facteurs pourraient conduire à un conflit dévastateur pendant des années, sans produire un résultat définitif. Les USA et leurs alliés sont donc en face d'un choix quant à leur stratégie future. Ils pourraient commencer à essayer d'orienter la guerre vers une fin négociée dans les prochains mois. Ou ils pourraient le faire dans des années. S'ils décident d'attendre, les fondamentaux du conflit seront probablement les mêmes mais les coûts de la guerre (humains, financiers et autres) se seront multipliés. Une stratégie efficace pour ce qui est devenu la crise internationale de majeures conséquences en au moins une génération exige donc que les USA et leurs alliés modifient leur approche et commencent à faciliter une fin de partie." [C'est moi qui souligne ce passage].
L'auteur explique ensuite que de nouveaux gains territoriaux par les Ukrainiens ne sont pas une garantie d'arrêt de la guerre et envisage le scénario suivant d'un conflit se terminant par une sorte d'armistice:
"la guerre finira sans que la dispute territoriale soit résolue. Soit la Russie, soit l'Ukraine, ou plus probablement les deux, devront se contenter d'une ligne de contrôle de facto qu'aucun des deux ne reconnaîtra comme une frontière internationale."
L'auteur précise le point de vue étatsunien comme suit:
"Une longue guerre entre la Russie et l'Ukraine sera aussi hautement problématique pour les USA et leurs alliés. [...] Un conflit prolongé maintiendrait à un niveau élevé le risque d'une escalade possible vers l'usage du nucléaire par la Russie ou vers une guerre Russie-OTAN,. L'Ukraine dépendrait presque totalement du soutien militaire et économique de l'Ouest, ce qui finira par poser des défis budgétaires pour les pays occidentaux et de niveau de préparation pour leurs armées. Les retombées économiques globales de la guerre, y compris la volatilité des prix des céréales et de l'énergie persisteraient. Les USA seraient incapables de réorienter leurs ressources vers d'autres priorités, et la dépendance de la Russie à la Chine s'approfondirait. Bien qu'une longue guerre affaiblirait aussi davantage la Russie, ce bénéfice ne compense pas ces coûts."
Et il ajoute:
[...] "Les deux pays resteront ennemis bien après la fin de la guerre chaude. Pour les gouvernements occidentaux et pour Kiev, mettre fin à la guerre sans négociations pourrait sembler préférable à une discussion avec les représentants d'un gouvernement qui a commis un acte d'agression non provoqué et d'horribles crimes de guerre."
Il fait référence à la paix armée qui régit les relations actuelles entre les deux Corées pour suggérer qu'un armistice ne débouchant pas sur un traité mais seulement sur un cessez-le-feu durable serait la façon la plus plausible de mettre fin à la guerre ouverte.
Il recommande donc à Biden de nommer un représentant spécial chargé de prendre en main une approche diplomatique de cette guerre et d'ouvrir des canaux de communication avec les alliés, l'Ukraine et la Russie dont le premier objectif serait de parvenir à un cessez-le-feu.
Ce sont ces cogitations des experts géopolitiques étatsuniens qu'il faut garder en tête pour mieux comprendre, par-delà les problèmes logistiques, les atermoiements des Occidentaux dans leur soutien militaire à l'Ukraine.