Sur la notion de « populisme » et son application au péronisme

Le qualificatif de « populiste » est ces temps-ci utilisé par la droite libérale comme une insulte à l'encontre de quiconque s'aventure à critiquer l'ordre socio-économique établi en Europe. Mais il en va du « populisme » comme de la notion de « totalitarisme » ou encore de celle de « fausse conscience » dans la vulgate marxiste: ce terme embrasse tellement d'idéologies diverses, de stratégies politiques et économiques différentes que son contenu spécifique tend vers zéro au fur et à mesure que ses promoteurs étendent son champ d'application.

Le qualificatif de « populiste » est ces temps-ci utilisé par la droite libérale comme une insulte à l'encontre de quiconque s'aventure à critiquer l'ordre socio-économique établi en Europe. Mais il en va du « populisme » comme de la notion de « totalitarisme » ou encore de celle de « fausse conscience » dans la vulgate marxiste: ce terme embrasse tellement d'idéologies diverses, de stratégies politiques et économiques différentes que son contenu spécifique tend vers zéro au fur et à mesure que ses promoteurs étendent son champ d'application.

Lorsque l'on gratte un peu le prétentieux vernis des théories du « populisme » on s'aperçoit que pour décrire ce qu'il recouvre en terme de style de communication et de démarche de mobilisation il suffirait de parler de démagogie, pratique aussi ancienne que la démocratie.

Le principal intérêt idéologique de l'invention et de l'usage devenu intensif du qualificatif de « populiste »par les opérateurs médiatiques au service des couches dominantes de la société contemporaine consiste à renvoyer les classes populaires à leur infériorité culturelle congénitale, qui en fait supposément une proie facile pour les démagogues.

Pour montrer en quoi l'usage sommaire de l'étiquette « populiste » contribue à obscurcir l'analyse historique et politique au lieu de l'éclairer, le meilleur exemple reste le péronisme, pratique du pouvoir d'Etat fondée sur des formes de mobilisation de masse que tous les spécialistes politico-philosophiques du sujet, de Loris Zanetti dans « Le Populisme » à Ernesto Laclau dans « La Raison populiste » s'accordent à qualifier de « populiste » que ce soit pour le dénoncer (Zanetti) ou pour en faire l'éloge (Laclau).

Le péronisme comme cas d'école s'impose en premier lieu parce qu'il est important d'analyser les pratiques réelles du « populisme » parvenu au pouvoir, car tant que l'on en reste au niveau de l'analyse de discours politiques pris hors du contexte des responsabilités gouvernementales, on peut dire tout et n'importe quoi, tout simplement parce que les politiciens non encore parvenus au pouvoir et dont on commente l'activité publique disent souvent tout et n'importe quoi. Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite, un programme électoral n'est pas une pratique de gouvernement.

Or le principal élément auquel les promoteurs de la notion de « populisme » refusent obstinément de se confronter est celui du contenu concret des mesures prises par des régimes par ailleurs tout unimement qualifiés de « populistes ».

Si Peron put s'attacher le soutien de la classe ouvrière dans les premières années de sa dictature, c'est parce qu'il organisa entre 1946 et 1949 une redistribution sociale massive en faveur des classes populaires: la part des salaires atteignit 47% du PIB en 1949, niveau le plus élevé jamais observé en Argentine. Cette réalité macro-économique très concrète sert encore aujourd'hui à entretenir dans les couches populaires argentines la nostalgie de ce « premier péronisme » comme ayant été un âge d'or de la classe ouvrière.

Les bons apôtres de l'anti-populisme nous ressassent volontiers (et c'est encore le cas de Silvia Mercado dans son tout récent ouvrage que je viens de lire « El Relato Peronista », riche d'informations qui sans être inédites gagnent à être rappelées pour contribuer à démythifier la réalité du péronisme) que des améliorations équivalentes des conditions de vie eussent pu être obtenues par la voie du réformisme démocratique.

Ce faisant, ils refusent de réaliser que le système démocratique argentin de l'époque (par ailleurs profondément corrompu et perverti par la fraude électorale) s'était toujours préoccupé trop peu et trop tard de redistribuer les richesses créées et de lutter contre les inégalités sociales.

Un tel aveuglement de la part des dénonciateurs du « populisme » fait du coup résonner le qualificatif de « populiste » comme un hommage du vice à la vertu.

Cela dit, que le régime de Peron, héritier et continuateur des longues phases de répression anti-démocratique des années 30 et 40 (à coup d'emprisonnements arbitraires, de tortures et d'assassinats d'opposants politiques et syndicaux) se soit légitimé via des élections largement biaisées par les mesures d'exception en vigueur depuis 1943 (état de siège, interdiction des journaux d'opposition, monopole de la propagande gouvernementale sur la radio-diffusion...) ne doit pas nous empêcher de réaliser qu'il a été d'emblée non pas un régime « populiste », ce qui ne veut pas dire grand chose, mais une dictature nationaliste d'extrême-droite, héritière du coup d'État fasciste d'Uriburu en 1930 (auquel participa d'ailleurs l'alors capitaine Peron) et surtout du coup d'état militaire nationaliste (et très hitlérophile sous couvert de neutralisme) de 1943 qui permit au colonel Peron d'entamer sa marche au pouvoir. Les techniques de propagande et de mobilisation nationaliste usuellement décrites comme « populistes » étaient déjà utilisées avant l'ascension de Peron et continuèrent de l'être après lui.

Peron fut certes toute sa vie un démagogue fascisant, cynique et manipulateur qui avait pris ses leçons de propagande de masse auprès de Mussolini et Hitler, mais le qualifier de « populiste » ou de « totalitaire » n'apporte pas de valeur ajoutée à l'analyse et nuit au contraire par son caractère globalisant à une bonne compréhension des phases historiques de développement et de déclin de son régime.

Au départ, Peron n'était qu'un des membres du Groupe des Officiers Unis (GOU) une sorte de loge secrète ayant noyauté l'armée argentine sur la base d'un programme politique que l'on peut qualifier de catho-fasciste, très similaire dans son idéologie (anti-libérale, anti-intellectuelle et anti-communiste) et ses méthodes militaro-policières de répression (brutales) à ceux d'autres nationalistes autoritaires comme Horty en Hongrie ou Salazar au Portugal. Le GOU se caractérisait déjà par un discours de type « populiste » faisant appel au « vrai peuple » argentin et exaltant les vertus de la « raza criolla ».

Après le coup d'État orchestré par le GOU, ses membres les plus inquiets du risque d'une révolution sociale livrant le pays au chaos (ou pire encore, au communisme) décidèrent de faire prendre au régime un tournant "social" qui trouva un écho dans la fraction de la classe ouvrière la plus perméable à son discours conservateur, patriarcal, nationaliste et anti-communiste (le syndicaliste Cipriano Reyes, allié puis irréductible adversaire de Peron est très représentatif de ce courant.)

On peut qualifier la première phase du gouvernement de Peron (au cours duquel la répression contre ses concurrents directs socialistes et communistes continua de s'exercer sans relâche) comme consistant à réaliser la transition de ce que j'appellerais volontiers un «  fascisme comprador » (achetant l'adhésion des classes populaires par une politique redistributive « progressiste ») vers un large consensus « national-populaire » de courte durée, et c'est cette image idéalisée (et soigneusement entretenue par le Parti Justicialiste) qui vient aujourd'hui à l'esprit de la plupart des Argentins lorsque l'on évoque le premier péronisme.

Une fois consolidé son pouvoir, Peron abandonna sans états d'âme sa politique redistributive devenue économiquement insoutenable (il avait compté reconstituer les réserves financières du pays grâce à une profitable position neutraliste lors de la toute prochaine 3ème guerre mondiale entre les USA et l'URSS) au profit d'une brutale politique d'austérité pour les travailleurs: les salaires réels ouvriers stagnèrent puis diminuèrent de 1950 à 1955, et de nombreuses protestations sociales populaires et grèves déclarées illégales émaillèrent sa seconde présidence, ce qui d'ailleurs facilita l'expulsion de Peron du pouvoir lors du coup d'état de 1955 en réduisant notablement ses capacités de mobilisation des masses. Le coup d'Etat de 1955 fut provoqué par une rupture de l'arc nationaliste et le retrait du soutien du clergé à Peron qui permit une alliance tactique entre les géniteurs catho-fascistes du péronisme (qui réalisèrent matériellement le renversement de Peron au prix de centaines de morts) et l'opposition démocratique.

Lors de sa deuxième phase, le régime péroniste, toujours aussi brutal envers ses opposants de gauche, évolua vers une autre variante de « fascisme comprador »: l'entreprise péroniste de séduction se réorienta vers l'oligarchie agraire et la bourgeoisie industrielle et même vers l'impérialisme américain tant honni dans la phase précédente (politique de subvention à la production agricole au prix d'un brutal retour en arrière du niveau de vie des couches populaires, tentatives infructueuses d'obtenir l'extension du Plan Marshall sud-américain à l'Argentine, négociation d'un contrat léonin avec la Standard Oil etc.)

En résumé, il me semble essentiel d'opposer nettement ces deux phases du premier péronisme en terme de politiques concrètes menées vis-à-vis des classes populaires (redistribution puis austérité) pour saisir la dynamique socio-économique et politique de la société argentine de l'époque plutôt que de se laisser engluer dans une terminologie superficielle et uniformisante sans réelle valeur explicative comme l'emploi à tout va du qualificatif de « populiste ».

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