L'islamisme pakistanais

Un article à la fois hilarant et inquiétant du journaliste et romancier pakistanais Mohamed Hanif

J'extrais ici quelques morceaux choisis d'un article hilarant et inquiétant du journaliste et romancier Mohamed Hanif paru dans le plus récent numéro (nov-dec 2018) de Foreign Affairs, le bimensuel officieux de l'impérialisme étatsunien en version intellectuelle  (et parfois moins intellectuelle: dans le même numéro on trouve un article de Mike Pompeo sur la confrontation avec l'Iran voulue par l'administration Trump).

Au début de l'article, l'auteur pakistanais parle de son frère qui vend des fruits et légumes dans leur village natal et qui siège au comité des dirigeants de la mosquée. Pendant la dictature de Pervez Mucharraf, le gouvernement se prétendait en lutte contre les islamistes militants et il fallait donc choisir un imam convenablement modéré. Le nouvel imam choisi par le comité sembla donner satisfaction jusqu'au jour où il réveilla tout le village en lançant dans les hauts parleurs de la mosquée un appel à la prière de minuit (qui est une prière volontaire que beaucoup de musulmans même très pieux ne pratiquent pas). Hanif note avec humour que ce nouvel imam était un modéré dans la journée et un zélote pendant la nuit.

Le frère de l'auteur se fit copieusement engueuler par sa femme: "Quel genre d'imam avez-vous embauché ? Il ne nous laisse pas dormir la nuit". Il promit de soulever le problème à la réunion suivante du comité mais était très embêté car, nous dit l'auteur: "Mon frère est un de ces nombreux Pakistanais qui croient qu'une révolution pareille à celle qui transforma l'Iran en 1979 est la seule solution aux problèmes du Pakistan. Bien que cette révolution-là ait été conduite par un clergé chiite, ils soupçonnent aussi les Chiites de n'être pas d'assez bons Musulmans, et ils n'y voient pas vraiment de contradiction. Selon les standards occidentaux, il agit comme un radical, mais selon les standards d'un radical, il agit comme un modéré... La plupart des Musulmans sont encouragés à se percevoir eux-mêmes comme des pécheurs; quand on conteste la qualité de leur foi, ils promettent de devenir de meilleurs Musulmans. C'est le sens originel de "Djihad", une lutte pour s'améliorer, pour dépasser ses élans les plus méprisables, pour devenir un meilleur Musulman. Bien sûr, du point de vue des extrémistes, il n'y a pas meilleur Musulman que celui qui donne sa vie pour Allah. Cette tension entre le désir d'être un meilleur Musulman dans ce monde et le souhait de prendre un raccourci vers le paradis divise le Pakistan depuis des décennies."

Hanif propose une recension d'un ouvrage récemment paru d'un jeune économiste pakistanais (Madiha Afzal, Pakistan Under Siege: Extremism, Society and the State, Brookings Institution Press) qui décrit la façon dont l'armée contrôle non seulement la politique mais aussi l'économie du pays (on peut comparer cette situation à celle de l'Egypte ou de l'Algérie, ou des castes militaro-bureaucratiques accaparent la richesse à travers divers monopoles d'Etat). Comme beaucoup d'autres auteurs, il attribue le déclenchement de la dérive pakistanaise à la dictature de Zia Ul Haq, qui organisa un référendum où il fallait répondre par oui ou non à l'imposition du système islamique ET à cinq ans de pouvoir supplémentaire pour Zia, liant ainsi sa permanence au pouvoir à l'intensification de l'islamisation du système juridique, de l'éducation etc.

Contrairement à une idée très répandue, l'obscurantisme islamiste ne provient pas exclusivement ni même essentiellement des madrassas (écoles coraniques) mais plutôt de l'ensemble des écoles publiques du pays où une version "islamisée" de l'histoire du pays est enseignée, constituant un bourrage de crâne islamo-nationaliste plein de mensonges et d'omissions.

Un point important à retenir est qu'au lieu de se focaliser sur la relation entre extrémisme islamiste et pauvreté, dont les effets sont très visibles au Maroc, en Algérie et en Tunisie, il explique que la combinaison de l'extrémisme avec une prospérité croissante peut être encore plus dangereuse. S'ajoute à cela l'impact de l'incursion américaine pour liquider Ben Laden, car comme le résume Hanif: "Les Pakistanais ne veulent pas de djihadistes violents dans leurs arrière-cours, mais ne veulent pas non plus que des assassins américains s'infiltrent dans leur pays au milieu de la nuit".

Pour décrire comment la nouvelle classe moyenne pakistanaise tend à renforcer le poids de la religion dans la vie sociale au lieu de se séculariser comme l'attendaient (et l'espéraient) les sociologues occidentaux, Hanif raconte l'anecdote suivante à propos d'un de ses anciens condisciples du secondaire devenu garagiste: pour remercier Allah d'avoir fait prospérer son affaire, il fit construire une mosquée à côté de sa station-service. Ses affaires continuant à se développer, il construisit un deuxième garage non loin... et une deuxième mosquée à côté, bien que la première soit restée vide...

Ce comportement m'a fait penser à celui des hommes d'affaires russes qui construisent des églises orthodoxes un peu partout, pour se faire pardonner leurs nombreux péchés (et au Moyen-Âge, les rois et les grands féodaux de nos contrées ne se comportaient pas autrement). Avec la même logique, les militaires pakistanais dérivent une partie de leurs douteux profits vers des oeuvres de charité et diverses fondations religieuses ultra-conservatrices: comme en Arabie Séoudite, la corruption des dirigeants et l'obscurantisme religieux marchent main dans la main...

L'auteur nous donne une vision de ce processus à l'échelle de son village: "Récemment je suis retourné au village de ma famille et j'ai assisté à la prière du vendredi. La mosquée était pleine et la foule débordait sur le trottoir dehors. Depuis ma précédente visite, la mosquée avait renvoyé l'imam qui appelait à la prière de minuit et en avait fait venir un plus modéré. Mon frère trouvait ses sermons un peu ennuyeux et envisageait de faire venir de temps en temps quelqu'un de plus vivant pour donner un sermon. Je lui ai fait remarquer qu'il y avait beaucoup plus de monde à la mosquée que dans notre enfance. Il en était d'accord, mais il soupira qu'en même temps il y avait maintenant plus de délits commis dans le village, que les gens volaient l'eau et l'électricité de leurs voisins et se traînaient l'un l'autre au tribunal pour des affaires mineures de délimitation des terres: « Ce que je ne comprends pas c'est que lorsque moins de gens venaient à la mosquée, il n'y avait pratiquement aucun délit dans le village... Mais aujourd'hui, tout le monde ment, tout le monde triche, tout le monde vole, et ils pensent qu'en venant à la mosquée, ils se sont réservés une place au paradis et n'ont plus à remplir leurs obligations dans ce monde-ci. » ".

Là encore, on peut trouver une ressemblance de comportement avec certains bons catholiques qui vont se soulager périodiquement à confesse du poids de leurs petits et gros péchés... et s'empressent ensuite, moyennant quelques Pater Noster et Ave Maria, de retomber dans le péché une fois reçue l'absolution.

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