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retraité de l'ingénierie informatique et aéronautique et de l'enseignement dit supérieur (anglais de spécialité), écrivain et esprit curieux

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Billet de blog 31 janvier 2014

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La raison populiste: première analyse critique des thèses de Laclau

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La réflexion sur le "populisme" est à la mode et le philosophe argentin Ernesto Laclau a écrit il y a une dizaine d'années un gros ouvrage à la fois fort intéressant et fort contestable intitulé "On Populist Reason" (Laclau a enseigné la philosophie politique en Angleterre et publie en anglais).

J'en ai lu l'été dernier à Buenos Aires la traduction espagnole "La Razon populista", car il se dit en Argentine que les ouvrages de Laclau et de sa compagne Chantal Mouffe ("The Democratic Paradox" etc.) ont fait forte impression sur la présidente CFK, au point que Laclau est considéré là-bas comme une sorte d'intellectuel organique du kirchnérisme, ce qui est sans doute un peu exagéré. (Si le kirchnérisme s'était muni d'un corpus de savante philosophie politique cela se saurait; Nestor K. lui-même expliquait volontiers que: "la politique est une question de cash et d'opportunités").

Cependant, réfléchir sur les thèses de Laclau m'a semblé utile, en cette période de grande confusion politico-intellectuelle et de supposée "montée des populismes de droite et de gauche" comme le répète à satiété la "grande" presse française (Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Nouvel Obs, L'Express, Le Point etc.), qui met son point d'honneur à n'être jamais en retard d'un refrain au service de l'idéologie dominante.

Je commencerai par vous donner une vision d'ensemble du contenu de l'ouvrage (je le citerai en français à partir du texte espagnol) et les quelques critiques globales qu'il m'inspire, avant d'en approfondir l'analyse et de critiquer les thèses de Laclau plus en détail.

C'est un gros livre (310 pages assez denses quoique parfois répétitives) organisé en 3 parties intitulées respectivement: Le dénigrement des masses, La Construction du peuple, Variations populistes.

La première partie analyse les racines historiques de l'anti-populisme moderne et de toutes les connotations négatives qui s'attachent à la notion de "populisme". Il part de l'ouvrage de G. Le Bon "La psychologie des foules" et de celui de G. Tarde "L'Opinion et la foule" pour expliciter la représentation que les dominants ont forgé des dominés comme crédules, impulsifs, irrationnels et trop soumis à leurs passions du moment. Puis il discute les analyses menées par Freud dans "Psychologie des masses et analyse du moi" et propose comme point de départ de son analyse positive du populisme le processus (jamais complètement achevé sauf dans le mythe d'une société totalement réconciliée avec elle-même qui signifierait la mort du politique et la fin de l'Histoire) d'identification mutuelle entre le "moi idéal" du groupe et son leader. Il laisse en suspens à ce stade la question de la nécessité ou non d'un leader comme support symbolique de l'unité du groupe, et il pose rhétoriquement la question de la suffisance éventuelle de la négativité (haine de l'ennemi) pour créer cette unité. On perçoit ici une vision très hégélienne du rôle moteur de la négation (mais elle ne s'avoue pas complètement comme telle chez Laclau qui préfère renvoyer à Lacan.)

La seconde partie décrit la construction du "peuple" comme un processus d'agrégation des "demandes non satisfaites", d'une part, et la production d'un clivage radical entre peuple et "non-peuple", d'autre part. Ici Laclau emprunte à la fois à Gramsci et autres auteurs marxistes du XXème siècle pour le versant politique (démarche de construction d'une hégémonie par une stratégie d'agrégation de demandes disparates et isolées, régression possible au stade individuel/corporatif et risque toujours présent de désagrégation/désarticulation du peuple (populus) en foule/plèbe (turba/plebs)) et à Freud et Lacan pour le versant symbolique (mère primordiale représentant l'unité sociale à reconstruire, notion associée de plénitude inaccessible, d'où dérive un clivage du signifiant et l'émergence d'un signifiant vide que vient remplir l'image du leader permettant de retrouver une équivalence pleine entre l'identité du peuple et sa représentation). Laclau rattache l'émergence du peuple à la cristallisation toujours fragile de "signifiants flottants" dont le flottement renvoie précisément à l'hétérogénéité de la société (non seulement en termes de classes, mais aussi de genres, de statuts etc.). Je ne suis pas sûr que le jargonnement lacanien du genre "objet petit a" employé par Laclau apporte ici grand chose à ses démonstrations.

La troisième et dernière partie décrit et discute quelques exemples de constructions programmatiques supposées populistes (la plateforme d'Omaha aux USA dans les années 1880, le programme d'Atatürk, le retour de Peron en 1973). Personnellement, je ne vois pas trop en quoi Atatürk se rattache au populisme: c'était plutôt un despote éclairé organisant une modernisation socio-économique à marche forcée; la mythologisation populiste du personnage est venue après, un peu comme le culte de Lénine en URSS. Je crois aussi déceler ici une certaine confusion entre populisme et bonapartisme. Pour moi, un bonapartiste peut-être populiste, mais ce n'est pas systématique (Bonaparte lui-même ne fut pas un populiste au sens d'une stratégie politique de prise de pouvoir mais simplement un putschiste, même s'il a ce faisant "hérité" d'un "peuple" constitué préalablement comme tel dans et par le mouvement de la révolution française). L'ouvrage se conclut par une discussion critique de quelques compères et commères en post-marxisme: Zizek (et Butler), Hardt & Negri et Rancière.

En première analyse, Laclau est à mon avis injuste envers Zizek, sévère mais juste envers Hardt & Négri, plutôt élogieux, mais peut-être pas de la façon la plus pertinente, vis-à-vis de Rancière.

Je reprendrai tout cela point par point dans de prochains papiers.

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