Comprendre la politique argentine en 10 leçons (2/10: la classe dominante)

Pour comprendre la politique en régime capitaliste, un préalable indispensable est d'étudier les rapports de force entre classes et fractions de classes afin de saisir toutes les contradictions primaires et secondaires au sein du peuple et du non-peuple; ces relations de classe orientent fortement la production des offres politiques et leurs constructions discursives, même si elles ne s'y réduisent pas.

L'Argentine a longtemps été et reste (dans une mesure plus grande que les pays Européens en terme de dépendance économique induite) un pays producteur de matières premières agricoles ensuite devenu tardivement (à partir des années 30) un pays industrialisé ayant un rôle intermédiaire dans la Division International du Travail: production industrielle de biens intermédiaires et de consommation plutôt milieu de gamme dont l'apogée se situe dans les années 60 (le consumérisme argentin de l'époque est bien reflété dans la bande dessinée de Mafalda)

L'oligarchie de production se divise donc en deux sous-classes aux intérêts économiques conflictuels:

1°) les grands propriétaires fonciers, qui pour la plupart n'exploitent pas directement leurs terres mais se contentent de la louer aux "pools de siembra", grands groupes agro-industriels nord-américains comme Cargill ; ils se contentent de capter la rente associée au droit de propriété

2°) les gros et moyens producteurs industriels, aujourd'hui largement pénétrés par le capital étranger, en particulier dans le secteur agro-alimentaire (Nestlé, Kraft Foods etc.) qui vivent essentiellement du marché local et des exportations vers le Brésil.

C'est une coupure assez classique qui rappelle les bases économiques de l'opposition entre Sudistes et Nordistes pendant la guerre de Sécession.

Pour maximiser la rente agricole à l'exportation, il faut des coûts locaux bas et un taux de change qui maximise le pouvoir d'achat des rentrées en devises ; la "puta oligarchia" (expression du puissant secrétaire au commerce G. Moreno) est donc toujours un fervent partisan de la dévaluation du peso (car dans leur modèle de rentier-loueur de terres le coût des importations de semences et des moyens d'exploitation est neutre par rapport à leur revenu final.)

Pour maximiser leurs revenus sur le marché local, les industriels ont besoin d'importer des machines et des matières premières industrielles à un coût raisonnable et d'avoir des clients solvables pour leurs produits; ils sont donc moins partisans que l'oligarchie foncière de dévaluer à tout va et de payer les travailleurs au lance-pierre.

Tout ceci est un peu schématique mais permet de comprendre certaines divisions au sein de la classe dominante entre rentiers et "développementistes". Le noyau dur de chaque camp agrège autour de lui toute une gamme de positions intermédiaires selon les situations spécifiques (moyens exploitants non-rentiers, exploitants des terres marginales, éleveurs... pour le secteur agricole; et position relative dans les chaînes nationale et internationale de production et vis-à-vis des réseaux de distribution pour le secteur industriel).

Une dernière composante importante des intérêts de la classe dominante est l'activité de distribution (très concentrée dans les grandes villes et de plus en plus dominée par le capital étranger: Walmart, Carrefour etc.) Ils se distinguent des deux autres groupes d'intérêts en ce qu'un niveau élevé d'inflation perturbe moins leur activité et leurs anticipations, car ils fonctionnent en "juste à temps" et donc sur des cycles courts (de quelques jours à quelques semaines) d'achat-vente, ce qui leur permet de faire beaucoup de profit malgré (ou grâce à) une inflation de 25% par an.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.