Réponse à la commission de la Culture, de l’éducation & de la Communication du Sénat.

Les propositions de la commission sur la Chronologies des médias sont elles appropriées ? Répondent-elles aux attentes des professionnelles et du public. Pas sûr.

« Le Sénat tape du poing sur la table » titrait, il y a quelques jours le journal « Les Echos » dans un article visant à faire « sensation » sur une question qui agite le milieu du cinéma de manière récurrente et depuis des lustres : la si bien nommée « Chronologie des médias ».

https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/010159113470-diffusion-du-cinema-le-senat-tape-du-point-sur-la-table-2104725.php

Qu’est-ce que la chronologie des médias ?

Il s’agit d’une série de fenêtres d’exploitation des films qui s’ouvrent et se ferment dans le temps. (voir tableau en bas de blog).

Son but.

La chronologie des médias a plusieurs objectifs : encourager le financement des films en offrant aux financeurs des fenêtres d’exploitation « protégées » des autres, offrir une hiérarchie des expositions (diffusions) qui, on l'espère, crée de la valeur pour une majorité d'’œuvres et, de fait, fasse que chacune des fenêtres (c’est un mot que nous allons beaucoup employer) bénéficie de la promotionde la précédente fenêtre… Pour prolonger la métaphore, c’est une série de fenêtres qui s’ouvrent et qui se ferment afin d’éviter les courants d’air. Ces fenêtres sont notamment : la salle de cinéma, la Vidéo à la demande sous toutes ses formes, le DVD, les chaînes de télévisions payantes, les chaînes de télévision « gratuite » etc.

Dans l’absolu et dans les grandes lignes, Le Grand Méchant Renard, sorti en salle le 21 Juin, pourrait être disponible en VàD à l’acte ou en DVD à compter du 21 Octobre 2017, visible sur Canal+ (si Canal+ l’a pré-acheté) le 21 Avril 2018 et le 21 Février 2019 sur  une des chaines de France télévisions si celle-ci a co-produit le film ou le 21 Octobre 2019 si elle n’a pas co-produit le film, etc.

Mais pourquoi « taper du poing sur la table ! 

La commission de la Culture, de l’éducation & de la Communication du Sénat insiste sur la nécessité de moderniser cette chronologie des médias.

C’est une bonne chose. Il serait temps, serait-on tenté de dire. Elle propose aussi de satisfaire aux « attentes du public ». Hum… Petite parenthèse. « Les attentes du public », c’est une idée louable, mais très risquée quand il ne s’agit que de cela. Combien de salles art et essai ou indépendantes auraient cessé leur activité, ou ne diffuseraient plus certains films, s’il s’agissait juste de « répondre aux attentes du public » ? Que serait devenue cette belle diversité cinématographique, si nous nous contentions de répondre aux seules « attentes du public » ?

D’une certaine manière, les professionnels cherchent à satisfaire aux attentes du public depuis l’existence du cinéma sans jamais avoir trouvé une recette miracle. C’est l’idée générale que nous pourrions avoir. En transformant les salles de cinéma en confiserie, s’adapte-on aux attentes du public, ou lui souffle-t-on, par la reconnaissance sucrée du ventre ce que peut être une séance de cinéma ? A un autre niveau, à force de montrer des films que les spectateurs s’attendent à voir, et qui ressemblent de plus en plus à des formats télé, ne prenons-nous pas plutôt le risque de formater les œuvres afin de répondre à ses fameuses « attentes du public » … Vous le comprenez le sujet est vaste, philosophique, civilisationnel même et l’expression n’a pas terminé d’alimenter les débats.

Les Propositions…

Mais, revenons à nos fenêtres… Le cinéma reste une industrie de prototype et, surtout, reste un art avec son écrin qui est, quel que soit son mode d’exploitation (non commerciale en Festival ou commercial, reste toujours une salle de cinéma… C’est l’œuvre qui trouve son public (pas toujours, on vous l’accorde) et non pas l’inverse. Le miracle de la rencontre du public et d’une œuvre reste mystérieux et heureusement imprévisible. Le préalable qui consiste à vouloir satisfaire aux attentes du public est dangereux. L’idée qui y gouverne est d’améliorer l’accès du public aux œuvres et des œuvres au public, mais dans les faits, il traduit aussi la marchandisation des œuvres culturelles. Or, c’est toute la beauté et la difficulté de cette profession que de naviguer entre commercialisation et marchandisation…

Au regard de l’objectif qu’elle s’est fixée la commission culture propose 5 mesures.

  • Instaurer des fenêtres glissantes. Ainsi la fenêtre non pré-achetée d’un média pourrait « sauter ». Concrètement, à ce jour, Canal+ peut diffuser les films qu’elle pré-achète, 10 mois après la date de leur sortie en salle et bénéficie donc d’une « avance » de 12 mois sur les autres chaînes de télévisions. C’est comme un privilège qui date de l’époque où Canal+ était le financeur le plus important du cinéma français, une chaîne innovante dont le cinéma était (en quelque sorte) la raison d’être. Mais chacun sait les temps ont changé. Dans cette idée de fenêtre glissante, si Canal+ ne préachète pas un film, sa diffusion sur une chaîne en clair pourrait donc être avancée. En gros, le film passerait plus tôt sur TF1 ou France TV par exemple, sans attendre ces fameux 10 mois, vous suivez ?
  • Avancer la fenêtre VàD de 4 à 3 Mois. Ceci afin de « lutter » contre le piratage.
  • Dégeler la fenêtre VàD pendant la diffusion télévisée. Aujourd’hui, la fenêtre VAD se ferme pendant la fenêtre des chaînes de télévision. Ce qui permettrait de répondre à des pratiques de plus en plus différentes. Il y a des personnes qui n’ont pas la télévision et qui visionnent volontiers les films, qu’elles n’ont pu voir en salle de cinéma, en VàD.
  • Avancer de 4 mois la fenêtre des télévisions payantes. Cela répond à la demande de Canal+
  • Définir une fenêtre plus favorable pour les plateformes de VàD par abonnement (lire Netflix et consort) vertueuses (comprendre celles qui contribuent au financement des films…  telles que Canalplay et Orange)

En parallèle, et non directement liée à la chronologie des médias, la commission propose

  • L’autorisation d’une troisième coupure publicitaire à la télévision pour les films de plus de 1h45.
  • La fin de l’interdiction de la publicité à la télévision pour les films de cinéma.

Ces propositions vont, pour certaines, dans le bon sens, et relèvent effectivement d’une avancée nécessaire. Notamment la première sur les fenêtres glissantes, et la dernière pour les plateformes dites « vertueuses » à condition toutefois que ces fenêtres, de glissantes ne deviennent pas des fenêtres guillotines pour les films au mépris de leur exposition en salle de cinéma qui, nous semble-t-il, reste encore la meilleure fenêtre promotionnelle pour un film… Tristesse du dernier Bohn joh hoo… Combien l’auront vu en salle à part les rares privilégiés de Festival de Cannes et quelques cinémas partenaires du Festival SoFilm ? Et fallait-il absolument souscrire un abonnement à Netflix pour visionner ce film ?

Restent beaucoup de questionnements quant aux autres propositions. Pour une raison simple. Le cinéma est une industrie, un art qui fonctionne autour du désir. Le désir que la ou le scénariste provoque chez la réalisatrice ou le réalisateur, le désir qu’ils provoquent chez la productrice ou le producteur, puis chez les financeurs, les distributeurs, les exploitant(e)s et… enfin chez les spectatrices et spectateurs. Cette chaîne du désir, dont chacun des acteurs est un maillon indispensable, reste la colonne vertébrale, le cœur du cinéma. Comme chacun sait, le désir peut parfois reposer sur l’attente.

L’avancement des fenêtres VàD et des télévisions payantes, repose sur deux raisonnements fallacieux.

  • Ce serait le meilleur moyen de lutter contre le piratage. La lutte contre le piratage relève du législateur et des pouvoirs publics. Pas de la Chronologie des Médias. Le précédent raccourcissement des fenêtres, déjà motivé par ce combat, n’a d’ailleurs pas produit l’effet escompté. L’Allemagne a, en revanche, prouvé qu’il n’y avait pas besoin de raccourcir celle-ci pour arriver à lutter efficacement contre le piratage.
  • Les films devraient être disponibles pour les spectateurs. D’une part, avant la fenêtre de VàD, le film est déjà disponible en salle de cinéma. Au regard du maillage du territoire en salle de cinéma, on peut donc considérer que la plupart des films sont disponibles pour le public relativement vite, si tant est que leur plan de diffusion le permette et que toutes les copies ne soient pas concentrées dans les mêmes zones à forte concurrence. Cette dernière problématique doit être intégrée à la réflexion sur la chronologie des médias (cf. Blog précédent, référence ci-bas). Le passage au numérique devait accélérer l’accès de salles de la profondeur du territoire aux films... Sept ans après la loi sur le numérique, qu’en est-il d’une meilleure disponibilité des films pour le grand public ? Penser les attentes du public, lutter contre le piratage, c’est aussi réfléchir à la manière dont les cinémas partout en France devraient avoir et donner un meilleur accès à tous les films sans que certains soient contraints d’attendre des semaines avant d’avoir un DCP… La salle de cinéma crée la valeur et la renommée économique et artistique des films . C’est, paradoxalement, la salle de cinéma, à travers notamment la diffusion des bandes annonces, qui fait la meilleure promotion de la diffusion à venir des films.

A défaut d’imaginer une autre promotion pour les films, ces aménagements ne serviront à rien. Paradoxalement, les seuls cas d’entorse à la chronologie des médias qui ont servi les films ont consisté en la diffusion télévision ponctuelle de certains films avant leur sortie en salle. I’m not your Negro, A voix Haute, sont des exemples récents qui prouvent qu’on peut imaginer autre chose.

Quand les films n’ont pas rencontré leur public en salle, il est naïf de croire que l’avancement de quelques semaines de sa disponibilité sur Internet ou à la télévision lui permettra de trouver un second souffle s’il ne bénéficie pas entre temps des moyens publicitaires nécessaire à son émergence au milieu de l’abondance des images.

Soyons réalistes.

Tous les raisonnements qui ne prennent pas en compte les moyens de promotions des films, sont boiteux. Il faudra, un jour, que l’on accepte et que l’on régule la promotion. C’est la promotion et les moyens publicitaires dont disposent certains qui écrasent les films. Pas autre chose. Les grands circuits d’exploitation l’ont bien compris, qui facturent la promotion des films qu’ils exploitent aux distributeurs des films qui les sortent. Et c’est pour cela que l’ouverture de la publicité du cinéma à la télé est dangereuse à moins qu’une stricte régulation permettant d’assurer la promotion de la diversité des films exposés en salles soit faite…

Pour certains diffuseurs, qui demandent notamment une troisième coupure publicitaire, le film n’est que le prétexte à vendre autre chose : de l’espace publicitaire. Dans cet esprit, la fin de l’interdiction de la publicité à la télévision pour les films de cinéma n’aura de sens que si elle s’accompagne d’obligation de diversité.

A une époque où l’on aime rien tant que de parler de l’égalité des chances, il faut admettre que tous les films n’ont pas la même chance. Tout simplement parce que tous n’ont pas les mêmes moyens de promotion. Certes le passage au numérique a permis de démocratiser la création, mais la diffusion reste écrasée par les moyens promotionnels des plus riches et par l’avidité des autres.

Quand le « tout marchand » est roi, et tout est marchandise, certains films servent à vendre des produits dérivés, de la confiserie tout autant qu’à divertir et beaucoup plus qu’à cultiver et enrichir l’esprit. Ne nous trompons pas de débat et de chronologie des sujets à traiter. Il est tout aussi urgent d’aborder la marchandisation du cinéma et de la culture de manière générale si l’on veut préserver ce qui reste de l’exception culturelle dans ce pays.

Si l’objectif est de favoriser le spectateur et le consommateur dans ses différentes accès aux différents films, nous y sommes favorables, mais il faut réfléchir à l'amélioration de cet accès sur chaque fenêtre. Y compris, et en premier lieu, dans les salles de cinéma puisque la France se vante de disposer du meilleur maillage de salles.

S’il s’agit juste de faire plaisir à un Canal+ qui respecte de moins en moins les auteurs, ou à un Netflix qui ne veut pas de diffusion des films en salles (cf. France et Corée de Okja), nous craignons que, telles quelles, certaines des propositions de la commission Culture du Sénat , ne satisfassent, d'une part, qu’aux intérêts court-termistes de sociétés commerciales qui ne privilégient plus le cinéma mais uniquement leur propre modèle économique ; et d'autre part aux supposées attentes de « consommateurs-spectateurs » vus comme moutons à engraisser de « contenus ».

Le débat doit avoir plus d’ambitions que la simple chronologie des médias pour satisfaire aux objectifs de préservation d’une diversité de l’offre cinématographique réclamée unanimement et représentée par ses acteurs économiques et artistiques. Qu'il s'agisse des producteurs, vendeurs, distributeurs, exploitants de cinéma, diffuseurs télé, diffuseurs VAD, mais aussi et surtout de ses acteurs culturels, les auteurs et les réalisateurs.

 

La chronologie des médias en bref :

Dès l'obtention du visa d'exploitation  : Exploitation en salle

4 mois après la sortie en salle pour la Vente et location de supports vidéographiques, vidéo à la demande avec paiement à l'acte (avec une réduction dérogatoire de 4 semaines au plus avant le délai légal[7])

10 mois après la sortie en salle pour Télévision payante de cinéma ayant signé un accord avec les organisations du cinéma

12 mois après la sortie en salle pour Télévision payante de cinéma

22 mois après la sortie en salle pour Télévision payante (hors cinéma) ou non payante et coproductrice du film

30 mois après la sortie en salle pour Télévision payante (hors cinéma) ou non

36 mois après la sortie en salle pour Vidéo à la demande par abonnement

48 mois après la sortie en salle pour la Mise à disposition en vidéo à la demande gratuite

 

Rapport complet de la commission http://www.senat.fr/rap/r16-688/r16-6881.pdf

Synthèse http://www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/redaction_multimedia/2017/2017-Documents_pdf/20170727_Chronologie_medias_note_de_synthese_final.pdf

https://blogs.mediapart.fr/michel-ferry/blog/200717/un-cinema-independant-peut-il-encore-exister-face-aux-grandes-enseignes

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