Tueries américaines et droit constitutionnel de port d’arme

L’actualité américaine est ponctuée par des tueries perpétrées dans des écoles ou des centres commerciaux. On peut s’interroger sur l’incapacité des États-Unis à prendre des mesures pour protéger la population, voire sur le sens de l’acceptation fataliste des ravages causés par les armes à feu.

L’actualité américaine est ponctuée par des tueries perpétrées dans des écoles ou des centres commerciaux. On peut s’interroger sur l’incapacité des États-Unis à prendre des mesures pour protéger la population, voire sur le sens de l’acceptation fataliste des ravages causés par les armes à feu.

Tueries en série.   Fin décembre, dans un supermarché de l’Idaho, un enfant de deux ans tue sa mère avec un pistolet : installé face à elle dans le chariot, il a trouvé l’arme dans son sac à main. Pur hasard, banale anecdote ? Quelques jours auparavant (9 décembre), le site Mother Jones a recensé 21 tueries exclusivement dans des établissements d’enseignement entre janvier 2013 et octobre 2014, donc juste après le massacre de l’école de Sandy Hook (près de Newton dans le Connecticut) au cours duquel 28 personnes avaient été tuées, dont 20 élèves. Les cas où il n’y a eu que des blessés n’ont pas été pris en compte, ni les suicides par armes à feu. Cet impressionnant décompte porte sur une courte période très récente, mais l’on pourrait sans peine remonter dans le passé : Jonesboro (Arkansas, 1998), Columbine (Colorado, 1999), Virginia Tech (2007)…

À chaque fois, les médias diffusent des images d’enfants ou d’adolescents éplorés, des scènes de prières avec dépôts de fleurs et de bougies. Des associations protestent et l’on imagine que l’opinion publique suffisamment choquée poussera enfin le Congrès à prendre des mesures efficaces pour contrôler le commerce des armes et pour vérifier sérieusement que les acheteurs n’ont pas un lourd passé psychiatrique. Le législatif n’arrive pourtant pas à se mettre d’accord et l’affaire est enterrée jusqu’à la fois prochaine : à l’évidence, « l’Amérique » ne veut pas rendre les armes. Les fabricants, importateurs, marchands n’y ont pas intérêt ; ni les vendeurs dans les foires aux armes, où les maigres restrictions s’appliquent encore moins ; ni les propriétaires de stands de tirs, ainsi que les sportifs qui viennent y améliorer leur adresse ; ni les adhérents de milices privées ; ni surtout le lobby de la NRA (National Riffle Association), suffisamment puissant pour corrompre la « démocratie » américaine, c’est-à-dire acheter les votes de membres du Congrès. En effet, la NRA note les hommes politiques en fonction de leurs votes concernant le contrôle des armes à feu, évaluation qui, bien entendu, conditionne certaines réélections.

L’interprétation du deuxième amendement de la Constitution.   Chaque fois, avant que l’émotion médiatique ne retombe, apparaissent des articles qui réaffirment le droit « constitutionnel » de port d’arme : les journalistes français qui ne sont pas très au courant répètent à leur tour que le deuxième amendement de la Constitution garantit ce droit. C’est aussi ce qu’accepte, sans commentaire, le début de l’article de Wikipédia : « Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis d'Amérique garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes.  Il fait partie des dix amendements passés le 15 décembre 1791, couramment appelés “Déclaration des Droits”. » Cette référence au « droit » sacré, hérité des Pères fondateurs, profondément inséré dans l’idéologie américaine, clôt le débat : les Américains peuvent se défendre individuellement puisque la Constitution les autorise à le faire.

L’interprétation de cet amendement est pourtant bien plus compliquée qu’il n’y paraît, avec une longue histoire d’arguties irrationnelles et de procès qui se poursuit de nos jours. À l’origine, en 1791, il s’agissait de corriger ce qui était perçu comme les excès fédéralistes de la Constitution appliquée à partir de 1789 : pour les États qui n’étaient pas encore vraiment « -Unis », elle avait trop renforcé le pouvoir central. Juste après son adoption, les États se sont donc dotés, entre autres ajouts, du pouvoir d’assurer leur sécurité par l’entretien d’une milice : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre… ». Warren Burger, ancien président de la Cour suprême, considérait en 1991 que cet amendement signifiait que « les armées d’États – les milices – seraient entretenues pour la défense de l’État » ; sans ambiguïté, le texte « réfutait l’argument selon lequel il avait pour but de garantir à chaque citoyen le droit sans entrave de posséder n’importe quelle arme qu’il ou elle désire ». Or en 2008 (District of Columbia v. Heller), une Cour suprême conservatrice a donné une interprétation tout autre, conforme aux souhaits du lobby des armes et de la majorité des citoyens qui veulent protéger leur villa, leur voiture et leur famille (entre les 2/3 et les 3/4, selon les époques) : ce qui était un droit collectif (une milice d’État) est mis au service de l’individu qui souhaite s’armer contre les délinquants et les criminels, voire se défendre un jour contre un gouvernement fédéral jugé tyrannique. Le cadre d’une « milice bien organisée » a disparu et pour cette Cour suprême, l’amendement « protège le droit d’un individu à posséder une arme indépendamment du service dans une milice, et à utiliser cette arme dans un but légal, tel que l’autodéfense à domicile. »

Cette manipulation du langage de la Constitution a entraîné une série de recours pour faire tomber les diverses lois d’États ou les règlements municipaux qui s’efforçaient timidement de restreindre la détention d’armes à feu, dans un pays où leur nombre est estimé à près de 300 millions. Ceux qui maintenant voudraient réduire la mortalité par balles doivent donc faire face à un obstacle supplémentaire, la loi, telle qu’elle a été sollicitée par la Cour suprême. Les États-Unis se trouvent actuellement dans une période de régression, avec des extrémistes qui, ici ou là, réclament le droit de porter des armes visibles (ce qui est censé intimider les criminels), voire suggèrent que, dans les écoles, certains personnels soient armés pour répondre sur le champ aux tueurs fous. Ce que la loi ne veut pas voir, ni la NRA, c’est qu’il existe des petits enfants inconscients et des mères imprudentes, des pères irresponsables, des grands-pères insouciants qui ne ferment pas à clé leur arsenal, des enfants voulant jouer à la guerre ou montrer à des petites filles ce qu’ils sont capables de faire, ou tout simplement des esprits dérangés qui trouvent sans difficulté à se procurer des armes afin de tirer une trentaine de balles en quelques secondes.

La culture des armes.   Comment comprendre l’acceptation d’une telle possibilité de tueries, au point même de lui accorder un droit constitutionnel ? On peut formuler l’hypothèse que les États-Unis auraient trop à perdre si une interdiction radicale était prononcée, alors que, sans parler de l’intérêt économique des marchands, un bénéfice secondaire est procuré, en dépit des chagrins périodiques. Il y a vraisemblablement dans l’idée qu’en s’armant plus on améliorera sa sécurité, une croyance culturelle ancrée dans des représentations anciennes qui remontent à la colonisation (se protéger des Indiens), aux pionniers de James Fenimore Cooper, aux hors-la-loi de l’Ouest sauvage comme Billy the Kid, à toute l’imagerie du Wild West Show de Buffalo Bill, peut-être aussi présentes dans les souvenirs sudistes de la « guerre entre les États ». Ce serait l’identité fondatrice, une identité figée et maladive, incapable de percevoir l’impasse d’une violence meurtrière protégée par un système idéologique à base de droit constitutionnel.

Après la tuerie de Jonesboro en 1998 où une institutrice et quatre petites filles avaient perdu la vie, la presse avait cherché des explications et publié la photo du plus jeune tueur, âgé de 11 ans : elle le montrait à 6 ans, déguisé en vacher — grand chapeau, jeans, chemise à carreaux, cartouchière à la ceinture, fusil disproportionné par rapport à sa taille. À un moment initiatique de sa vie, il avait reçu en cadeau une carabine et été instruit au maniement des armes par son père, co-fondateur d’un club de tir. La famille vivait dans un univers où les armes faisaient partie du quotidien et où l’on adhérait à la mythologie de l’homme-chasseur, capable de défendre sa liberté. L’industrie culturelle n’est peut-être pas étrangère non plus à la survivance de ces représentations sur lesquelles s’appuie une population que la modernité financière et la techno-science ont laissée sur le bord de la piste.

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