Une question à l’ordre du jour des Démocrates ? En mai dernier, quelques Démocrates (dont la sénatrice Elizabeth Warren) avaient espoir que la question du coût des études universitaires et celle de la bombe à retardement constituée par l’impossibilité pour beaucoup d’étudiants de rembourser leurs prêts pourraient devenir centrales dans la campagne électorale. En effet, ce problème crucial touche de très nombreuses familles de la classe moyenne et affecte la qualité des études ; il gâche l’entrée dans la vie active de jeunes diplômés et les soustrait à la participation à la consommation qui entraîne l’économie. L’idée était que des propositions généreuses attireraient au Parti démocrate de nombreuses voix. Pendant quelques mois, diverses propositions ont rivalisé pour rendre la licence en 4 ans (bachelor’s) plus abordable, voire gratuite et tenter de régler le problème de la dette devenue monstrueuse. À l’automne, pour dépasser la position modérée d’Hillary Clinton, Bernie Sanders a promis de rendre gratuites pour tous les études dans les colleges publics. Depuis, il semblerait que la  question soit passée au second plan, du moins si l’on se fie aux compte rendus fournis par les médias.

Le coût d’un diplôme de bachelor. Il n’y a pas de commune mesure entre les frais d’inscription que nous connaissons en France et le coût des études supérieures aux États-Unis. Pour ne pas entrer dans la complexité (telle, que les sites des universités incluent un calculateur pour se faire une idée du tarif et des aides), je me contenterai d’indiquer des moyennes et quelques cas exceptionnels, afin de donner un ordre de grandeur. Pour les étudiants qui s’inscrivent à une université de leur l’État, il faut disposer de 9 100 $* pour les frais de scolarité dans un college public (et frais annexes comme l’accès à la bibliothèque) et, pour le logement et la restauration, de 9 800 $ = 18 900 $. Pour les étudiants en provenance d’un autre État, c’est 22 900 + 9 800 = 32 700 $. Dans un college privé, 31 200 + 11 000 = 42 300 $. À quoi s’ajoute l’argent pour vivre en dehors de la période universitaire, les vêtements, les loisirs, les frais de transport. Cela donne, pour ces 3 catégories, des budgets annuels respectifs d’environ 23 400 $, 37 200 $ et 46 200 $. Bien sûr, les chiffres s’envolent quand on ambitionne de s’inscrire dans les meilleures universités : U of Michigan (publique), 41 900 + 10 000 + 1 000 (livres et fournitures) = 52 900 $. À Harvard (privée), il faut prévoir 72 000 $ ! Certaines disciplines scientifiques ou techniques ajoutent un supplément d’environ 2 000 $ pour les frais de laboratoire. Beaucoup d’étudiants doivent également payer une assurance/mutuelle, s’ils ne sont pas couverts par celle de leurs parents. Enfin, certains métiers requièrent un master’s degree, c’est-à-dire deux années supplémentaires au moins à l’université. Heureusement, on peut déduire de ces coûts excessifs les nombreuses aides partielles accordées par les universités ou par des fondations ; à défaut, il faut avoir recours aux salaires gagnés grâce à de petits « boulots » sur le campus, ou bien cumuler un emploi et des études à temps partiel. Les bourses sont généralement insuffisantes pour compenser le fait que les universités ont augmenté les frais de façon considérable : elles ont dû contrebalancer la diminution des aides des États depuis une dizaine d’années. Pour ne pas perdre pied vis-à-vis de la concurrence, elles ont aussi investi dans des équipements de prestige susceptibles d’attirer de nouveaux étudiants (dortoirs confortables, spas, murs d’escalade, etc.). Elles ont aussi augmenté (+ 17% en 5 ans) les frais de logement et de restauration, dont une partie est allée compléter le budget de fonctionnement. Or, depuis le début du siècle, les familles de la classe moyenne ne disposent pas de revenus en augmentation.

Des prêts exorbitants. Les étudiants dont les parents ne sont pas fortunés doivent recourir à des prêts de l’État fédéral (maximum 27 000 $ pour 4 ans), et souvent emprunter en plus à des banques privées qui pratiquent des taux d’intérêts usuriers de 8 à 10%, bien supérieurs à ceux qui sont demandés pour l’achat d’une maison, comme l’a souligné Bernie Sanders en octobre 2015. La dette cumulée s’élève, selon la Student Loan Debt Clock au moment où j’écris, à 1 395 369 000 000 $ (http://colleged.com ; j’indique la référence pour que l’on puisse vérifier que je ne me suis pas trompé dans le nombre de zéros !). Somme considérable qui vient juste après l’endettement pour acheter une maison. L’an dernier, 2/3 des étudiants diplômés ont quitté l’université avec une dette à rembourser de 35 000 $ en moyenne. 27 % de ceux qui ont emprunté se sont retrouvés à la fin de leurs études avec une dette excessive, c’est-à-dire qu’elle ne peut être payée raisonnablement en 10 ans. Si l’on sait que tous ne trouvent pas un travail instantanément, ou qu’ils doivent parfois accepter un emploi inférieur à ce qu’ils pouvaient espérer, beaucoup commencent fort mal leur vie d’adultes ! Ils ne pourront pas s’installer rapidement, retarderont le moment de fonder une famille et d’avoir des enfants, voire perdront la possibilité d’obtenir une retraite décente.  D’autres, face à toutes ces difficultés financières, auront renoncé à leurs études ou se seront rabattus sur une filière courte, dans les community colleges (2 ans) dont les formations ne conduisent pas aux métiers valorisés : leurs chances de s’élever dans l’échelle sociale disparaissent.

Dettes en souffrance. Il suffit d’un accident, d’une dépression, d’un métier insuffisamment rémunéré, d’une période de chômage, d’un mauvais calcul pour que le remboursement devienne impossible. La gravité du problème apparaît dans le chiffre suivant : un ancien étudiant sur quatre est soit en retard pour payer, soit dans l’incapacité totale de s’acquitter de sa dette. Dans ce dernier cas, les sociétés de recouvrement ne sont guère tendres. Actuellement, il y a eu des arrestations pour des arriérés anciens, suivies d’une conduite sous escorte policière devant un tribunal. On peut aussi songer à l’exemple extrême d’une jeune dentiste qui s’est retrouvée avec 200 000 € d’emprunt, mais au bout de quelques années, alors qu’elle avait rendu 100 000 $, elle n’avait guère avancé puisque le reste, augmenté des intérêts, s’élevait à 285 000 $ : elle a fait faillite et s’est retrouvée en justice. Au sortir des facultés de droit, beaucoup d’étudiants doivent faire face à des sommes faramineuses (à Columbia, une moyenne de 150 000 $ ; à Berkeley, 78% dépassent 140 000 €) : autant dire que certains peuvent avoir comme perspective jusqu’à une vingtaine d’années de servage, pendant lesquelles ils devront s’échiner pour éponger leur dette. Ils devront veiller à ne pas perdre leur emploi, à travailler bien plus qu’il ne le faudrait pour leur santé ou pour leur équilibre de vie ; ils s’efforceront de ne pas « faire de vague », s’interdiront d’être des lanceurs d’alerte, ou d’émettre des opinions dissidentes : eux, au moins, ne contesteront pas le tournant qu’a pris la société. Enfin, il faut noter que l’endettement pour études affecte les enfants de l’ensemble de la société américaine, à la fois les classes moyennes inférieures, les professions libérales et les cadres de haut niveau, à l’exception d’une minorité de très riches, alors même que les études supérieures ont pour but de former ceux qui permettront à cette société de se développer. Cela pose la question de savoir si la jeunesse doit supporter une dette pour ses années de formation ? La présence dans la société d’avocats, d’instituteurs, de médecins, d’informaticiens et d’ingénieurs n’est-elle pas une nécessité telle que la collectivité doive prendre en charge le coût des études ?

Le cauchemar de l’endettement. En dépit de la valorisation apparente de l’enseignement universitaire par la société américaine et du mythe selon lequel un individu travailleur, quelle que soit son origine, pourra obtenir un diplôme qui lui ouvrira les portes de la réussite économique et sociale, le seul fait du chiffre colossal de la dette cumulée des étudiants révèle une faille de la société américaine : elle se veut ouverte, afin que chacun puisse grimper dans l’échelle sociale selon son mérite, mais elle empêche beaucoup d’entreprendre des études, ou s’il y arrivent, leur vie sera entravée par des années de dettes. On pourrait même parler d’une « pathologie sociale », au sens où l’entend Axel Honneth de ce qui empêche « une vie sociale réussie » : l’absence de possibilité d’études supérieures sans recourir à l’endettement pour tant de jeunes manifeste que la société américaine n’a pas vraiment cru à la nécessité de financer un système de formation accessible à tous. La formule vénérée de la Déclaration d’indépendance, « La vie, la liberté et la poursuite du bonheur », n’a pas conduit à un système universitaire juste. Les États-Unis ont laissé s’instaurer un système payant d’universités privées, richement dotées par leurs anciens étudiants (Harvard, 36 milliards de dollars), et d’universités publiques de haut niveau, partiellement financées par le privé, qui toutes entrent en concurrence les unes avec les autres au nom de l’excellence : la survie de la plus apte à gagner des places dans la compétition n’incite pas à se soucier des dégâts humains entraînés par le coût des études supérieures, ni de l’intérêt général, ni même de désamorcer à temps la bombe que constitue la dette cumulée des étudiants, potentiellement dangereuse pour l’économie. Toutefois, quelques voix s’élèvent, s’inquiétant de constater qu’une partie de la Génération Y (née vers 1980-1990) doit renoncer à économiser pour la retraite, vit au jour le jour, voire survit quand le poids de l’endettement est trop lourd. Jusqu’ici, la présidence Obama n’a pas pris la mesure de cette plaie qui obère l’avenir.

Un modèle pour « sauver » l’Université française ? Actuellement, ce grave problème ne préoccupe guère les médias dominants, américains ou français, plus friands des provocations de Trump sur les musulmans ou les immigrés et des pronostics sur le prochain hôte de la Maison Blanche. Pourtant, il s’agit de l’expérience quotidienne de 40 millions de jeunes Américains diplômés, ainsi que de leurs familles et amis qui sont nécessairement au courant de leurs difficultés. Or, certains admirateurs français de « l’Amérique » voudraient guérir l’Université française de sa misère, de sa « rigidité » (qui est celle de la loi sous laquelle elle doit fonctionner) ou de la prétendue « frilosité » de ses professeurs, en tentant de naturaliser en France les recettes américaines : on adopterait les méthodes des universités d’outre-Atlantique, concurrentielles, compétitives, voire à but lucratif, avec l’espoir que d’éventuels mécènes aideraient les universités scientifiques à gagner quelques places au « concours » de Shanghai. Sans nier les réussites enviables de Harvard, Stanford, Princeton ou du MIT, il est nécessaire de garder à l’esprit les dégâts humains du système universitaire américain, trop coûteux et inégalitaire pour contribuer à la cohésion sociale. Plus fondamentalement, il faut se demander si l’enseignement supérieur est un luxe pour privilégiés, ou un bien commun indispensable à l’ensemble de la société et donc qui revient à sa charge.

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