Les "Trumperies" des médias aux États-Unis

La masse d’émissions et d’articles consacrés à la candidature du ploutocrate Républicain Trump depuis l’été dernier est loin d’être anecdotique : elle donne une bonne indication du mode de (dys-)fonctionnement des médias américains dans leur effort pour coller aux désirs de leurs « clients-consommateurs ».

 

Au bout de quelques mois, le milliardaire de l’immobilier, Donald Trump, a réussi à arriver en tête des candidats aux prochaines primaires républicaines. Populiste prétendument apolitique, il injecte régulièrement dans ses meetings des provocations et des insultes scandaleuses. Il plaît à des foules de réactionnaires racistes, xénophobes, misogynes, islamophobes, amateurs d’armes à feu qui demandent toujours plus de transgression. Trump s’adresse à leurs peurs, à leurs colères, à leurs frustrations ; il manie des préjugés scandaleux, la dégradation de l’autre… sous couvert de plaisanterie ou de liberté d’expression. Il peut même se permettre de se moquer à la télévision du handicap d’un journalise. Cruauté, irrespect, insensibilité à la souffrance d’autrui, notamment des immigrés syriens, ne l’empêchent pas d’attirer des foules, ainsi que des journalistes qui relaient ses propos.

Car il faut bien voir que, prisonniers de leur propre système, les médias américains  sont devenus des aides de campagne pour Trump. Sa violence verbale, destructrice des grands principes universels, hyperbolique, politiquement incorrecte, s’adressant à un public désenchanté, avide d’entendre ses provocations désinhibées, lui assure un succès d’audimat : journaux et émissions de télévision doivent suivre. Les propriétaires et les actionnaires n’ont aucune raison de censurer ce qui leur rapporte. Englués dans la course à l’audience, ils participent à la construction commerciale de l’information. Trump a trouvé le filon pour ne pas dépenser son « trésor de guerre » et faire financer gratuitement sa campagne par les médias. En plus, ses plaisanteries vulgaires, ses attaques brutales sont amplifiées par les réseaux sociaux. En 140 signes, on ne peut pas développer une argumentation sérieuse, mais on peut transmettre un « bon mot » et provoquer le rire gras. La dictature simpliste du « I like » fait le reste du travail pour lui.

Les « plaisanteries » outrancières de Donald Trump n’en font pas un simple amuseur pour autant : il est un candidat à prendre au sérieux. Il révèle d’abord comment se construit l’information, comment fonctionnent les médias, en fonction des impératifs du tiroir-caisse. Pour dominer, recevoir les contributions de la publicité, ils doivent plaire aux clients-consommateurs, non pas informer et éduquer les lecteurs, quitte à tromper ces derniers en diffusant des contre-vérités ou des nouvelles insignifiantes. Ils acceptent donc que « The Donald » définisse les termes et le ton du débat public, un an avant l’élection présidentielle. Même s’il perd les primaires des Républicains, il aura de toute façon largement contribué à façonner le débat pré-électoral. Ses affirmations péremptoires ont encouragé une posture guerrière, plus agressive et poussent à accepter les interventions militaires : il incite les autres candidats à la surenchère dure. Sa position identitaire, « nativiste », a contribué au refus des réfugiés syriens, tous des musulmans et des terroristes potentiels. Sa visibilité extrême dans les médias crée un débat restreint, déséquilibré, puisque ceux-ci ne sont pas astreints à l’égalité de traitement des candidats : jusqu’ici, on lui a consacré plus de temps qu’à tous les candidats démocrates. Ses bouffonneries donnent l’impression d’un cirque « démocratique », où la discussion nuancée et argumentée ne trouve pas sa place, ni la critique du système économique dont il est un représentant ultra-riche. Il a exclu la complexité des débats, la référence au contexte social, politique et à l’arrière plan historique, cette complexité-même qui est au cœur des questions géopolitiques dont les États-Unis sont partie prenante : il éclipse les questions importantes ou il les réduit de façon dérisoire.

Il est certain qu’il importe pour la compréhension des États-Unis actuellement, mais une raison supplémentaire de s’intéresser à lui (sans entrer dans le détail des Trumperies) tiendrait peut-être au fait qu’il représente un miroir grossissant de la situation dans les médias français qui, eux aussi, accordent une couverture disproportionnée à des personnages politiques peu compétents, incapables de fournir un programme cohérent et de créer de la cohésion sociale, mais qui suscitent le spectacle politique. Ces médias de grande diffusion offrent complaisamment une tribune à des polémistes à idée fixe, des penseurs plus médiatiques que philosophiques, des « intellectuels » polyvalents qu’on interroge sur tout et n’importe quoi, comme s’ils pouvaient éclairer les débats et faire réfléchir, alors qu’ils détournent des questions plus fondamentales, jettent de l’huile sur le feu, pratiquent la confusion terminologique. Il faut leur reconnaître cependant une certaine compétence pour animer le pugilat, faire grimper l’audience, ou rendre plus visible dans les kiosques la couverture de tel magazine.

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