Ceci n'est pas de la torture ?

Au terme de plus de cinq années d’enquête, le Sénat américain vient de produire un volumineux rapport sur la pratique de la torture par la CIA, à la suite de l’attaque des tours de Manhattan : ce document est bienvenu maintenant, même si beaucoup des horreurs qu’il relate étaient déjà partiellement connues. L’effort tenace de vérité, soutenu tout le temps de l’enquête par quelques sénateurs démocrates (les républicains n’ont pas signé) et par Dianne Feinstein qui présidait la commission, est méritoire ; il aura une suite dans le débat qui entoure les révélations apportées, ainsi que les prises de position du président Obama, du directeur de la CIA, John Brennan, et des conservateurs hostiles à la publication de ce rapport accablant pour l’idéalisme américain. Il apparaît qu’il existe bien une certaine opposition à la direction prise par les États-Unis depuis la présidence de George W. Bush, comme auparavant les révélations d’E. Snowden l’ont montré avec éclat.

On savait que le président Bush avait clairement annoncé que les États-Unis « ne prendraient pas de gants » pour retrouver les terroristes et donc que tout serait permis. Abandonnés l’État de droit et la référence à la Constitution qui interdit les traitements « cruels et inhabituels » : des avocats complaisants ont été chargés de manipuler le langage pour que la torture ne soit plus considérée comme telle, que des actes inhumains deviennent « légaux » et pour justifier que la Convention de Genève ne s’applique pas ; toute protection a été donnée aux tortionnaires pour qu’ils ne soient pas poursuivis en justice, d’autant que leurs actes se passaient dans de mystérieux « black sites », hors du territoire américain. En somme, un blanc-seing a été donné à une forme de « vie sans principe » (Thoreau).

Ce qui nous intéresse dans cette rupture de la tradition démocratique et de l’autorité de la loi c’est que le sénateur John McCain la considère comme révélatrice de l’état de la société américaine : « Il s’agit de qui nous sommes, qui nous avons été, et qui nous espérons être. » Sa remarque nous autorise à risquer quelques constatations générales sur « l’Amérique ».

On peut noter que la majorité silencieuse a longtemps suivi Bush, sans protester au sujet de sa « croisade contre l’axe du Mal » : il s’agissait d’un silence patriotique requis lorsque « our boys » sont sur le champ de bataille ou lorsque la sécurité du territoire des États-Unis est menacée. Le patriotisme a supprimé le respect pour les valeurs fondamentales de l’humanité. Selon John Brennan, les tortionnaires sont en fait des « patriotes », lui-même étant considéré comme un « patriote » par le porte-parole de la Maison Blanche.

Dans un pays aux racines chrétiennes proclamées, où 76% d’habitants se disent chrétiens, il n’y a pas eu de condamnation audible de la torture de la part des responsables catholiques et protestants, ni hier, ni aujourd’hui — du moins pas de prises de positions radicales faisant la une des journaux et des programmes de télévision. Serait-ce que la religiosité s’accommode très bien du patriotisme toxique dans un pays où la religion civile s’affiche sur les pièces de monnaie ?

On est moins surpris par la brutalité, voire par l’inventivité des sévices, qui surgit d’une culture violente. Les États-Unis n’ont jamais témoigné d’un grand respect pour la vie humaine : peine de mort, vente libre des armes à feu malgré la succession de carnages qui font périodiquement la une des médias, lynchages des Noirs du temps de la ségrégation, extermination des Indiens…

Et maintenant ? Les drones continuent de cibler les ennemis de l’Amérique ; la prison de Guantanamo n’est toujours pas fermée, malgré la promesse : y croupissent, sans procès, des prisonniers sans statut juridique, car l’habeas corpus n’a pas cours sur ce territoire qui n’est pas celui des États-Unis, mais une zone « non-américaine » de non-droit. Il n’y a toujours pas de mise en accusation des responsables ou des exécutants puisque que tout a été verrouillé par avance. John Brennan esquive, atténue, refuse de parler de torture et le président Obama préfère l’oubli, recommandant de détourner le regard du « passé ». Il n’a pas retenu la leçon de William Faulkner : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. »

 

Complément (18 décembre) :

Un sondage (YouGov) du 10-11 décembre, effectué après la sortie du rapport montre que l'opinion publique américaine accepte très généralement l'idée de la torture : seulement 24% des Américains considèrent que l'on ne doit jamais en faire usage sur quelqu'un soupçonné de terrorisme. Si l'on prend ceux qui se déclarent Républicains, ils sont plus de la moitié à accepter la privation de sommeil (77%), les coups (63%), la projection contre un mur (61%), la nudité (53%), la noyade simulée (60%), la menace de violence sexuelle (51%).

http://www.newrepublic.com/article/120548/yougov-study-finds-republicans-approve-cia-torture

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