Mots d’époque

Certains mots ou expressions rappellent une anecdote et résument l’époque : « la montre Rolex avant cinquante ans », « La Princesse de Clèves et la guichetière », « les sans-dents »… Leurs associations et connotations disent l’essence d’un moment dans la vie du pays. Cruellement.

Certains mots ou expressions rappellent une anecdote et résument l’époque : « la montre Rolex avant cinquante ans », « La Princesse de Clèves et la guichetière », « les sans-dents »… Leurs associations et connotations disent l’essence d’un moment dans la vie du pays. Cruellement.

En ce moment, quelques-uns reviennent fréquemment dans les conversations. Petit échantillonnage :

« Les premiers de cordée » : pour les montagnards, c’est celui qui mène un ou deux alpinistes attachés l’un à l’autre par une corde. Il choisit l’itinéraire, surveille le temps, assure ses compagnons dans les passages difficiles, les retient s’ils glissent. Il veille à ne pas prendre de risque car il est responsable et doit prendre soin d’eux : il lui faut à la fois réussir l’ascension et ramener tout le monde sain et sauf au refuge. Dans l’usage actuel du mot, le terme désigne en fait « ceux qui réussissent », par rapport à ceux qui ne sont rien ; ceux qui ont créé une entreprise, pris des risques financiers, mais n’ont pas d’obligation absolue vis-à-vis de leurs collaborateurs ou employés : ils peuvent les sacrifier, les laisser s’enfoncer et les mettre sur la paille, si la marche de l’entreprise l’exige.

« Start-up nation » : une expression venue d’ailleurs, étrange par sa construction. On parlerait plutôt d’une « nation de start-up », autrement dit, pour que ce soit clair en français, notre pays est maintenant conçu comme une pépinière de « jeunes pousses », d’entreprises innovantes qui démarrent. Ainsi, pour représenter la France, il faut recourir à un mot anglais venu des États-Unis. Si l’on joue sur les mots, « start-up » a la même origine que « upstart », c’est-à-dire un parvenu, une personne soudainement élevée à une position sociale qui lui apporte de la considération, du pouvoir, de la richesse, sans en avoir acquis les manières et la culture. On hésite à croire que cette connotation décrit la population française.

« Jojo-le-gilet-jaune » : désigne ceux qui ont fréquenté les ronds-points depuis un an et se sont parfois retrouvés sur un plateau de télévision. Je ne saurais en parler aussi bien que Danièle Sallenave dans son pamphlet (Collection « Tracts », Gallimard, 2019).

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