Incompréhension et peur de comprendre

Dans son enquête sur les idées, la Revue du Crieur (n° 02) met en avant une forme d’obscurantisme, « La haine des causes » (p. 1) : refuser de savoir, ne pas vouloir comprendre les causes complexes de tel ou tel problème.

Dans son enquête sur les idées, la Revue du Crieur (n° 02) met en avant une forme d’obscurantisme, « La haine des causes » (p. 1) : refuser de savoir, ne pas vouloir comprendre les causes complexes de tel ou tel problème. Le rejet des analyses développées par les sciences humaines et sociales se justifierait par le désir de se protéger contre leur « culture de l’excuse » : on préfère ne pas ébranler ses propres certitudes, s’en tenir à des préjugés rassurants, voire à l’autorité de principes abstraits déconnectés de la réalité sociale actuelle, afin de  ne pas être conduit à justifier et à accepter ce qui ne correspond pas à sa vision d’une société idéale. Or, les études sociologiques, basées sur des enquêtes de terrain et sur l’intégration du contexte historique, sont susceptibles d’infirmer des idées reçues qui sont pleines d’un bon sens apparent et défendent le statu quo.

Le refus de l’apport des sciences humaines et sociales semble aller de pair avec un repli de l’opinion publique qui se recroqueville sur ses crispations identitaires. Début septembre, un sondage révélait que plus de la moitié des Français se disaient opposés à ce que la France accueille des réfugiés, notamment en provenance de la Syrie. Pourquoi accepter des gens inassimilables qui ne parlent pas français, qui ont une autre culture, une autre religion, et qui vont modifier l’identité de notre société ? Des micros-trottoirs judicieusement choisis par les médias de masse ont contribué à amplifier la peur de l’étranger. Le gouvernement n’a finalement accordé que l’accueil d’un nombre minimal de migrants par rapport à l’effort de l’Allemagne.

Cette xénophobie rarement assumée comme telle s’exprime depuis quelques mois à propos des « migrants » (surtout ceux que l’on dit « économiques »), mais elle est aussi présente depuis longtemps dans l’attitude à l’égard de la population immigrée, originaire du Maghreb, qui a petit à petit été reléguée dans les banlieues populaires. Pour l’opinion publique majoritaire, « éclairée » (pour ne pas dire conditionnée) par les médias dominants, il est difficile de comprendre les classes populaires issues de l’immigration : elles sont pétries de cultures différentes, souvent distinguées par une religion jugée trop visible ; elles souffrent fréquemment de la pauvreté, de l’échec scolaire, du chômage et du racisme. L’altérité jugée excessive et « inassimilable » se voit exploitée principalement par la droite extrême et l’extrême-droite qui fabriquent des boucs émissaires, des épouvantails pour mieux renforcer leur pouvoir.

Au lendemain des attentats de Paris, on peut craindre que le choc émotionnel suscité par le carnage, par la compassion pour les témoins et les blessés qui sont interviewés en boucle, et par les paroles bellicistes de responsables politiques n’entraîne une réaction immédiate simple – livrer une guerre totale à la barbarie djihadiste –, avec pour conséquence l’adaptation de la police, de l’armée, de la justice, mais aussi de la population, à un état d’exception. Le droit, les droits de l’homme devront être modifiés pour être en harmonie avec cette situation de « guerre ». Pendant ce temps, l’analyse rigoureuse des causes géopolitiques, des motivations et des responsabilités risque de passer au second plan, voire d’être fort mal perçue.

 

Dans un chapitre sur « La compréhension humaine », Edgar Morin précise le mécanisme de refus de savoir évoqué plus haut :

« La peur de comprendre fait partie de l’incompréhension. Comprendre : ce mot fait aussitôt sursauter ceux qui ont peur de comprendre de peur d’excuser. Ceux qui refusent de comprendre condamnent la compréhension parce qu’elle empêcherait la condamnation. Donc il faudrait ne vouloir rien comprendre, comme si la compréhension comportait un vice horrible, celui de conduire à la faiblesse, à l’abdication. Cet argument obscurantiste règne encore dans notre intelligentsia par ailleurs raffinée. » (Enseigner à vivre, Actes Sud, 2014, p. 54)

Refuser de comprendre aiderait à conserver la certitude confortable des préjugés, à se protéger par l’indifférence qui bloque la capacité d’empathie et de sympathie. Cela  permettrait de condamner sans état d’âme ce que l’on souhaite exclure parce que non conforme à l’identité figée.

Ainsi, de peur de franchir un seuil de compréhension et d’être entraîné dans l’inconnu d’un changement que l’on ne pourrait maîtriser, on s’en remet au passé, aux évidences de « nos racines » et de « l’identité nationale » ; on réaffirme les principes originels immuables de notre société tels qu’ils ont été hérités des pères fondateurs de la France et inscrits dans le marbre de la Constitution : avec un tel héritage, la France – terre de liberté et des droits de l’homme – croit qu’elle ne peut avoir tort. Son école républicaine, gratuite, la même pour tous, n’y est pour rien si certains élèves « ne veulent pas » se couler dans le moule éducatif. Ce sont EUX qui sont coupables ; ils n’ont pas « vocation » à s’intégrer. ILS ne respectent pas nos valeurs et ILS se croient chez eux ! Condamnation sans appel par les néo-conservateurs républicains (S. Hazareesingh) que protège la croyance en des principes abstraits déconnectés de la réalité sociale actuelle.

Or, si l’on veut bien prendre toute la mesure de la crise sociale qui fissure la France, il faut répondre à la question importante de la place que le pays est prêt à accorder à cette population venue de l’autre côté de la Méditerranée, du Maghreb et de l’Afrique, et à laquelle il faut maintenant ajouter celle en provenance du Moyen-Orient. Comment lui faire une place de telle sorte que l’école ne conduise pas ses enfants dans une impasse ; que le monde du travail ne lui soit pas fermé ; qu’elle puisse s’insérer dans le fonctionnement démocratique (du moins, celui bien imparfait qui existe actuellement) ; que son avenir ne soit pas restreint aux limites d’une banlieue pauvre ou d’un quartier qualifié par euphémisme de « sensible » ? Comment faire pour que la publication de chaque nouvelle d’actes de violence sauvage en provenance de Syrie, d’Arabie Saoudite, du Yémen, du Nigéria, ou bien de Paris ne soit pas inscrite au débit de ces Français qui, s’ils ne sont pas « de souche » ou sont encore des immigrés en attente de naturalisation, n’aspirent qu’à vivre paisiblement selon les principes inscrits aux frontons des mairies et des écoles ? Comment faire pour qu’en raison de leur apparence, de leur nom, de leur religion présumée, ils ne soient pas sommés d’affirmer en public, la main sur le cœur, qu’ils n’ont pas de sympathie pour les méthodes barbares des terroristes à kalachnikov, comme cela s’est passé l’hiver dernier ?

Si l’on cherche vraiment les moyens de créer de la cohésion sociale, de réduire les intolérables inégalités, pour vivre dans un monde commun avec une population venue d’ailleurs, il n’est pas possible de la condamner a priori,  mais il convient de se pencher sur l’histoire, de ne pas négliger le remugle de colonialisme et les résurgences de racisme ; de s’interroger sur les illusions d’une promesse d’égalité trop formelle ; d’ouvrir les yeux sur les failles des politiques sociales, éducatives ou urbaines qui ont bloqué le processus d’intégration ; de questionner la protection qu’offre une laïcité prévue pour permettre le vivre-ensemble, mais utilisée plutôt pour se prémunir contre un islam devenu trop visible pour les Français qui mettent en avant leurs «  racines chrétiennes ». Il faut voir lucidement que la population française n’est plus homogène (si tant est qu’elle l’ait jamais été), uniquement composée de descendants de « nos ancêtres les Gaulois », mais qu’elle est plurielle et se compose d’un mélange de cultures. En conséquence, accepter sans réticence que des exilés-réfugiés-immigrés, plus nombreux, puissent s’insérer, apporter leur contribution (ne sont-ils pas les passeurs de leurs cultures d’origine ?), leur travail et leur savoir-vivre. Se guérir enfin d’une sournoise cécité qui fait que l’islam est « notre angle mort national » (Mathias Énard, Mediapart, 19 janvier 2015). Vaste programme !

Car on doit tenir compte des tensions xénophobes dans les villes, de la réticence de la population française à accueillir ceux qui souhaitent venir s’installer en France pour fuir la guerre ou la faim, alors même que la solution pour l’apaisement nécessiterait une ouverture confiante à autrui, un minimum d’empathie, une dose de curiosité à l’égard des autres cultures. Parmi les obstacles à cette ouverture, la remarque d’Edgar Morin offre une clé d’explication : la peur paralysante, si l’on s’engage dans un processus de compréhension de la complexité humaine, d’être conduit à « l’abdication » de ses principes, à une « faiblesse » qui ferait perdre son identité. C’est de cette peur de comprendre qu’il faut être conscient pour lui résister.

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