Ferguson et les écoles de l’apartheid

En 1954, la Cour suprême des États-Unis a décidé la déségrégation du système scolaire public ; soixante ans après, il reste d’importantes poches de ségrégation dues à l’abandon par les tribunaux et les États des diverses politiques d’intégration ; on assiste à un subtil processus de re-ségrégation.

En 1954, la Cour suprême des États-Unis a décidé la déségrégation du système scolaire public ; soixante ans après, il reste d’importantes poches de ségrégation dues à l’abandon par les tribunaux et les États des diverses politiques d’intégration ; on assiste à un subtil processus de re-ségrégation.

Au-delà des images d’Épinal véhiculées par les médias dominants lorsqu’ils traitent de « l’Amérique » – pays de la liberté (d’entreprendre), des bons milliardaires philanthropes, de la techno-science qui nous ouvre l’avenir –, l’actualité des derniers mois vient utilement de rappeler une autre facette des États-Unis, bien moins séduisante : la réalité subie par les minorités de couleur soumises au harcèlement et à la violence racistes de policiers blancs qui exigent des Noirs désarmés une obéissance immédiate ; l’injustice de procureurs élus et de « grands jurys » populaires qui refusent contre toute évidence d’inculper des policiers. L’épidémie récente de morts violentes (Michael Brown, Eric Garner, Tamir Rice, Akai Gurley, Tanisha Anderson, etc.) et les importantes réactions de protestation devraient, normalement, conduire à une réflexion suivie de réformes radicales dans la formation de la police ; elles devraient aussi amener la loi à mettre en avant la protection de la vie et à retirer le droit de tuer un suspect qui s’enfuit, quand le policier estime simplement que c’est nécessaire. On peut être pessimiste.

En effet, il convient de prendre en compte le poids de l’histoire américaine, le passé esclavagiste et les décennies de ségrégation légale : il en résulte l’apartheid de fait qui s’est installé dans certaines parties du territoire, la lecture raciale des problèmes de la société qui masque les conflits de classe, l’inégalité sociale et la responsabilité du néolibéralisme dans le démantèlement de l’État-providence. Parmi les nombreuses études qui ont tenté de comprendre ces événements violents, prouvant que même l’élection d’un président métisse n’a pas donné pour autant naissance à une société post-raciale, je m’en tiendrai à un aspect peu médiatique de la réalité vécue par les Noirs dans les environs de Saint-Louis (Missouri).

Une longue enquête de Nikole Hannah-Jones (ProPublica, 19 décembre ; co-publiée avec le New York Times) s’est intéressée au passé scolaire de Michael Brown, un élève qui après avoir achevé ses études secondaires s’apprêtait à entrer dans un modeste collège technique privé : la recherche porte sur le district scolaire de Normandy dans lequel il avait été scolarisé, et plus généralement sur le comté de Saint-Louis. Située dans un État qui entra dans l’Union comme esclavagiste (1821), la ville de Saint-Louis, ainsi que ses banlieues et ses petites villes satellites comme Ferguson, a présenté une longue histoire de ségrégation par l’habitat après la guerre de Sécession : les Noirs au centre et au nord, les Blancs au sud et à l’ouest. Diverses lois locales ont interdit de vendre une maison à un Noir, ou ont obligé de construire sur de vastes terrains, plus chers. Dans Saint-Louis, des obstacles en béton ont été placés dans certaines rues pour préserver les quartiers blancs de la circulation en provenance des quartiers noirs. Après 1954, Saint-Louis a redessiné les frontières des districts scolaires afin de coller à cette ségrégation et d’obtenir des écoles racialement homogènes.

Dans les années 1980-1990, un vaste plan de répartition des élèves, avec échanges entre les villes et quartiers (busing), fut appliqué pour tenter de faire disparaître les frontières raciales. Il était contrôlé par les tribunaux. Trop coûteux pour une population qui ne voulait pas de ce mélange, le projet s’est heurté à l’opposition des hommes politiques et a été contourné par les Blancs qui ont déménagé ou envoyé leurs enfants dans des écoles privées (white-flight academies). Les quartiers noirs sont devenus encore plus pauvres, délaissés par les administrations et les entreprises. Entre 1990 et 2010, la population blanche de Ferguson est passée de 99 % à 29 %. Le district de Normandy n’a pas eu droit à la politique de brassage des élèves qui offre une certaine efficacité pour élever leurs résultats, et comme la population fort pauvre n’a pas la possibilité de déménager vers les secteurs où les écoles sont meilleures, le niveau scolaire s’est effondré. 98% des élèves sont maintenant noirs, 9 sur10 sont classés pauvres : ils ont 30 % de chances en moins de terminer leurs études secondaires qu’à Clayton, ville blanche et riche située à proximité, où les enseignants sont mieux payés et majoritairement classés « très qualifiés ».

Récemment, l’État du Missouri a privé le district de Normandy de son « accréditation », un statut qui garantit un niveau minimal de qualité. Pour l’année scolaire 2013-2014, une partie des élèves a réussi à se faire accepter dans de meilleures écoles de la région, mais comme l’État a imposé que le district rembourse l’éducation de ses propres élèves aux écoles d’accueil, il a dû fermer certaines de ses propres écoles et licencier 40% de son personnel. Face à cette dégringolade, l’État a décidé dès la rentrée 2014 de créer une nouvelle structure accréditée qu’il contrôle, sans pour autant apporter de réelles améliorations : le but était seulement de stopper les transferts coûteux. Quelques responsables de l’Éducation du Missouri reconnaissent qu’il n’y a pas égalité de traitement entre les élèves des différents districts. Cependant, il n’y a pas de courage moral ni de volonté politique pour changer la situation en profondeur.

Or, diverses études universitaires ont montré que les élèves qui toute leur scolarité ont fréquenté ces écoles de l’apartheid n’ont guère de chance d’obtenir un diplôme et un emploi qualifié ; s’ils ont réussi à s’inscrire dans un collège universitaire, ils auront à rembourser une dette. Ils resteront généralement pauvres, sans possibilité de quitter leur quartier ségrégué ; la situation se perpétuera ainsi à la génération suivante. Les hommes auront un plus grand risque d’aller en prison, voire d’être tués par la police.

Ferguson et le comté de Saint-Louis mettent au jour un aspect des États-Unis selon lequel la société s’emploie avec succès à séparer la population blanche pour lui conserver les avantages de l’habitat et de l’éducation. Elle préfère équiper les forces de police avec du matériel militaire, construire des prisons, plutôt que de financer vraiment le système scolaire et de mieux former les enseignants qui acceptent de travailler dans les secteurs pauvres, majoritairement noirs. Une organisation décentralisée, éclatée, soumise au vote de la majorité blanche qui veut préserver sa suprématie, le permet. L’éducation d’un enfant noir, la vie d’un adolescent noir, ne comptent guère, ni d’ailleurs le principe de commune humanité.

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