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Billet de blog 24 oct. 2017

Thoreau : les autres vies

À propos d’une nouvelle biographie d’Henry D. Thoreau qui réussit à décaper les idées reçues à son sujet, parce qu’elle s’appuie sur une recherche approfondie conduite à travers les témoignages de l’époque et sur une grande connaissance de l’œuvre.

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« J’avais cru que Thoreau était seulement un philosophe. » Cette réaction d’une écrivaine féministe, Caroline Healey Dall, après avoir écouté Thoreau défendre avec véhémence l’abolitionniste John Brown en novembre 1859, résume la difficulté à saisir toutes les facettes de cet écrivain-philosophe-naturaliste et de ne pas réduire sa pensée. Pour célébrer le bicentenaire de sa naissance, Laura Dassow Walls, professeure à l’université Notre Dame (Indiana) a entrepris une magistrale biographie, simplement intitulée Henry David Thoreau. A Life[1] (University of Chicago Press, 2017), illustrée en couverture par le superbe daguerréotype de 1856[2]. Il faut bien les quelque six cents pages de ce livre pour relever le défi de rendre compte d’une personnalité aussi complexe, aussi diverse, aussi changeante au cours d’une brève vie, interrompue juste avant 45 ans par la tuberculose.

Pour cela, Laura Walls suit presque au jour le jour les grandes étapes de sa formation et de son effort pour se dégager de l’emprise du philosophe Emerson : elle mesure les difficultés qu’il a dû surmonter pour trouver sa voie dans une Nouvelle-Angleterre plutôt hostile à son originalité radicale et forger une expression propre et convaincante. La biographe insiste sur les obstacles rencontrés alors qu’il voulait être reconnu comme écrivain, la fréquente censure de la part de rédacteurs en chef de revues ou d’éditeurs. Son étude de la pensée transcendantaliste de Thoreau, de l’inépuisable curiosité du naturaliste amateur et du militantisme occasionnel pour la cause abolitionniste n’évacuent pas la composante centrale de toute sa vie : le métier d’un écrivain qui testait au préalable les idées rédigées dans le Journal lors de conférences données à Concord et dans diverses villes de Nouvelle-Angleterre.

Pour réaliser ce travail monumental, Laura Walls s’appuie sur l’œuvre qu’elle cite abondamment — car entendre Thoreau est essentiel — mais aussi sur une multitude de témoignages d’époque. Ce récit innovant réussit à contrer les nombreux clichés qui en sont venus à recouvrir la vie de Thoreau, les anecdotes plus ou moins apocryphes ressassées jusqu’à emprisonner l’originalité de sa pensée, les appellations réductrices : Thoreau le philosophe dans les bois, Thoreau l’ermite de Walden, Thoreau le… Il n’est pas « seulement » le philosophe de la simplicité volontaire qui a mis en scène son refus de la société de son temps lorsqu’il est allé vivre dans une petite maison au bord du lac Walden, à proximité de son village natal. Après deux ans, il l’a quittée : « Peut-être me sembla-t-il que j’avais plusieurs autres vies à vivre (…) »[3].

Parmi ces « autres vies » passées à Concord, on trouve celle de l’abolitionniste, hanté par la déshumanisation qu’entraîne l’esclavage sudiste : pour contester l’ordre esclavagiste, Thoreau a refusé de payer l’un de ses impôts, prononcé des discours ensuite publiés dans des journaux pour éveiller les consciences de ses concitoyens à l’aberration d’une Amérique proclamant l’idéal de liberté et pratiquant la servitude ; il a aidé des esclaves en fuite à rejoindre le Canada et finalement tenté d’obtenir le soutien de l’opinion publique pour John Brown. Il y a aussi l’amoureux de la nature qui observe tout, prend des notes, puis décrit en poète les beautés qu’il fréquente quotidiennement. Il reste à la limite du savoir scientifique, prend parti pour le darwinisme, comprend le rôle de la dispersion des graines dans la succession des espèces d’arbres. À la fin de sa vie, il s’engage dans une critique de la propriété privée, amorce une pensée de la décroissance et sa réflexion, appuyée sur ses observations, annonce une perspective écologique.

Comme le montre Laura Walls, toutes ces facettes et bien d’autres encore ne doivent pas faire oublier que le prétendu ermite de Walden a vécu presque toute sa vie au village, chez ses parents ou chez Emerson. Après ses études à Harvard, il a été instituteur dans une école fondée avec son frère, puis souvent l’arpenteur auquel la municipalité ou les propriétaires de bois avaient recours et, à la mort de son père, il a dirigé un temps l’entreprise familiale de crayons et de graphite. La réputation de rudesse entretenue par « l’éloge » funèbre d’Emerson est battue en brèche par sa vie familiale, la proximité avec son frère et ses sœurs, sa fidélité à un cercle d’amis auxquels il rendait visite ou avec lesquels il partait faire de longues randonnées sur le Cap Cod et dans les montagnes de Nouvelle-Angleterre. Si Thoreau n’aimait guère les notables, les riches et les mondains, il était très loin d’être un misanthrope asocial. Il a pris la peine d’exposer sa pensée dans des conférences et des articles afin d’éclairer l’opinion publique et il a joué un rôle culturel à Concord, ne serait-ce qu’en dirigeant pendant plusieurs années le Lycéum qui invitait des conférenciers et proposait des débats.

Henry David Thoreau. Une vie  réussit excellemment à donner à voir et à entendre toute la richesse des vies menées par ce penseur qui a tant d’idées à nous offrir pour résister au néolibéralisme, au consumérisme et au conformisme de la société actuelle.

[1] Cette biographie est rédigée en anglais, ce qui la rend inaccessible à certains, mais mon propos ici concerne la méthode utilisée par la biographe et sa capacité à dégager Thoreau des clichés réducteurs.

[2] Tout le contraire de l’« introduction à la vie et à l’œuvre » de Thoreau que Michel Onfray a rédigée pour célébrer le bicentenaire de sa naissance et qu’il a intitulée Vivre une vie philosophique. Thoreau le sauvage (Le Passeur, 2017), avec en couverture sa propre photographie.

[3] Walden (trad. Brice Matthieussent, Le mot et le reste, 2017), p. 354.

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