Thoreau, chrétiens et mahométans

Lorsque le débat devient frénétique, que les idées se fixent et les certitudes se pétrifient, il est rafraîchissant d’entendre un point de vue inédit, venu d’ailleurs et d’une autre époque.

Je constate avec étonnement que de nombreux voyageurs, tant à l’Est qu’à l’Ouest, se laissent abuser par un nom – au point que le voyageur de l’Est, par exemple, suppose qu’une grande différence sépare un Asiatique et un autre homme, parce que l’un porte le titre de chrétien et l’autre non. Il rencontre enfin une secte de chrétiens – des arminiens ou des nestoriens –, et leur attribue une beaucoup plus grande civilisation, civilité et humanité que leurs voisins, sans beaucoup de vérité, me semble-t-il. À cette distance et en toute impartialité, je ne vois que peu de différence entre un chrétien et un mahométan ; j’ai donc le sentiment que les « chrétiens » d’Europe et d’Amérique ressemblent précisément à ces chrétiens païens arminiens et nestoriens, – ce ne sont bien sûr pas des chrétiens au sens authentique de ce mot, mais une secte païenne occidentale parmi d’autres, et que la différence entre leur religion et celle des mahométans est infime et sans importance. Ainsi nous autres Américains sommes-nous, non pas de vrais chrétiens, mais pour ainsi dire des chrétiens païens nestoriens. Comme si le chien d’un chrétien était meilleur que celui d’un mahométan ! Je ne perçois aucune supériorité triomphante des soi-disant chrétiens sur les soi-disant mahométans. Une nation n’est pas chrétienne, où les principes de l’humanité ne règnent pas, mais bien plutôt les préjugés de la race. J’attends d’un chrétien qu’il ne soit pas superstitieux, mais qu’il se distingue par la clarté de son savoir, la force de sa foi, l’étendue de son humanité. Un membre d’une autre race, un Africain par exemple, vient en Amérique pour y voyager et y être traité exactement, ou pire encore, comme un Américain voyageant parmi les Turcs, les Arabes et les Tartares. Il se fait chasser des voitures et des hôtels, ou bien est seulement toléré à la place la plus modeste. Dans les deux cas, le voyageur dira que cette religion est simple superstition et frénésie, ou fanatisme.

Henry D. Thoreau, Journal, trad. Brice Matthieussent (Le mot et le reste, 2014) ; 25 septembre 1851.

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