La fraternité ou la mort

LA FRATERNITE OU LA MORT Il est urgent que la Fraternité, premier bien commun de l'humanité, montre les dents à tous ceux qui s’en prévalent pour dissimuler, la main sur le cœur, leurs phobies sociales et raciales dans l'oubli de l'indivisibilité de l'espèce humaine.

LA FRATERNITE OU LA MORT

 

Il est urgent que la Fraternité, aujourd’hui valeur cosmétique utile pour  disculper hypocritement les discours clivants et autres séparatismes, reprenne sa fonction civilisatrice.  Il est temps pour elle de montrer les dents à tous ceux qui s’en prévalent pour dissimuler, la main sur le cœur, leurs phobies sociales et raciales.

Définir la Fraternité n’est pas chose facile. Aussi, Pour échapper aux approximations des discours faciles et aux improbables explications des religions et des idéologies il faut rechercher du côté de l’anthropologie et faire le rapprochement qui s’impose entre deux étapes décisives de l’hominisation :

         - D’une part le mécanisme neurobiologique de l’identification à l’autre, que les neurosciences ont tout récemment découvert avec les neurones miroirs, et dont nous pressentions l’existence avec l’empathie.

         - D’autre part l’émergence de la protection des faibles, longtemps contestée par une mauvaise interprétation du principe de sélection naturelle, laquelle, aujourd’hui, ne fait plus débat.

          La protection des faibles, qui n’est pas la sélection des faibles, est d’abord un instinct qui confère un véritable avantage évolutif à toute l’humanité.

         C’est cet instinct en effet qui a permis à l’homme de développer une grande créativité au service de ce que l’on a nommé la civilisation. Un processus exigeant de plus en plus d’intelligence collective, de régulation des modes de vie et de solidarité. Il s’agit là d’une adaptation évolutive tout à fait conforme au darwinisme. C’est ainsi qu’avant même de porter un nom, la tendance à protéger les faibles, active dans les conduites parentales, a été le premier des « biens communs » de l’humanité.

Cette capacité porte un nom dans toutes les langues. Pour nous c’est celui de « fraternité », par analogie avec la fratrie, sans pour autant que s’impose l’équivalent d’un père de famille... L’espèce est devenue civilisation grâce à cette capacité commune de résistance du groupe par identification et association de chacun avec l’autre et grâce au désir primitif de protéger les faibles. Autrement dit : ce n’est pas l’humain qui a « inventé » la fraternité. Mais c’est la fraternité, sélectionnée pour sa force et son intelligence collectives, qui a conduit l’humain à la civilisation. Pendant des centaines de milliers d’années la fraternité s’est diversifiée autant que se diversifiaient les formes de vie et de culture au sein de l’humanité ; c’est dans ce morcellement que les sociétés humaines, tout au long de leur effort historique pour adapter leur environnement à leurs besoins, durent imaginer des modes de vie en commun propices à la protection des faibles, et, par extension, des groupes communautaires qui leur étaient affiliés. Dans cette longue progression la Fraternité coutumière a toujours été soumise au libre arbitre des hommes, qui lui associaient des obligations morales aussi contraignantes que relatives.

Liberté, égalité…fraternité

 Il est utile ici de rappeler que la devise de notre République s’est construite en trois temps : Elle apparaît dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui proclame la Liberté et l’Égalité. Un an plus tard, à l’occasion de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, les Fédérés lui apportent son indispensable complément, « Fraternité », brodé sur leurs drapeaux et bannières. Finalement c’est la Commune de Paris qui adoptera pour la première fois ces trois valeurs indissolublement liées en y ajoutant … ou la mort !

    Prémonitoire ?

    Les Fédérés avaient compris en effet que la Fraternité était indispensable à l’équilibre de la devise, afin de ne pas laisser face à face la Liberté et l’Égalité. Ces principes, évidemment nécessaires au déploiement des droits de l’homme et du citoyen et exaltant leur épanouissement, ont cependant un fort potentiel de domination, l’une par le profit, l’autre par l’uniformisation. Ils ne sont jamais à l’abri d’une contribution éventuelle à la séduction des tyrans.

    Pour la Liberté : C’est l’élimination des moins aptes, le retour à un sélectionnisme impitoyable et à la concentration progressive du pouvoir entre les mains d’une classe dominante.

    Pour l’Égalité : c’est le risque qu’elle se confonde avec une assimilation des êtres et des esprits qui stérilise l’identité individuelle et la diversité des cultures. Or, nous n’existons socialement que dans la mesure où chacun se distingue des autres. C’est la raison pour laquelle il faut respecter les différences qui font la beauté du paysage humain.

    Soulignons cependant une différence majeure avec la Fraternité : La Liberté et l’Égalité sont des conquêtes permanentes qui ne  connaissent  pas de limite car il y a toujours quelque chose de plus à conquérir pour la seule satisfaction du désir de conquête. Elles deviennent alors  hypertéliques et nous entraînent aux antipodes de nos intérêts.  Ce n’est évidemment pas le cas de la Fraternité qui est  une ambition intime de modération instinctuelle protectrice de chaque être humain et se trouve, de ce fait, en opposition avec les valeurs  conquérantes lorsque celles-ci deviennent à leur tour source d’injustice et de souffrance.  

L’hypertélie est un concept naturaliste que Patrick Tort a récemment redéfini et appliqué aux processus civilisationnels. Ce mot désigne le développement sans régulation ni obstacle d’un organe qui, utile initialement, finit par désavantager gravement, souvent jusqu’à sa perte, l’animal qui en est pourvu. J’ai repris à mon compte cette théorie et je conseille à tous la lecture des derniers ouvrages de P. Tort sur ce sujet, notamment L’Intelligence des limites (essai sur le concept d’hypertélie), publié par Gruppen.

         N’ayant ni intelligence ni limite, le productivisme « moderne » a tout naturellement pris le contrôle d’un « progrès » devenu à son tour totalitaire et dominateur. Il possède son aristocratie dirigeante, celle du capitalisme financier, ses serviteurs politiques, et son lieu de pèlerinage annuel : Davos. Le tout constitue le néo-libéralisme, autrement dit la dérégulation.

         Victimes d’une homonymie trompeuse, certains confondent le libéralisme avec la liberté alors qu’il nous précipite dans la barbarie d’une compétition imposée qui élimine peu à peu :                               

         - tout ce qui rapproche et protège,

         - tout ce qui permet l’union des différences – comme la solidarité, la lutte contre les discriminations et les injustices,                                      

         - et tout ce qui s’oppose à une épuisante et dangereuse croissance qui ne nourrit qu’elle-même.

En revanche, nous avons vu disparaître tous les constituants de la fraternité globale, celle qui rapproche et qui protège, victimes de cette irrépressible force totalitaire. Une force qui s’exerce sur nous par voie d’addiction et de séduction. La civilisation du spectacle, de la consommation et de l’événementiel trompeur ne propose en guise de « fraternité » que les signes et symboles de sa force consacrés à l’illustration de sa propre croissance, et délibérément ignorants des soumissions et des faiblesses qu’elle impose au plus grand nombre. Sera en effet bientôt universelle et irréversible la disparition de la diversité biologique et culturelle dont les humains perçoivent aujourd’hui de plus en plus la vitale nécessité. Mais aussi l’accaparement capitalistique des biens et des consciences par le biais d’une pérennisation des pauvres dans leur pauvreté et d’une pensée unique infantilisante.

         Tout cela pour préparer un « transhumanisme » socialement hyper-sélectif, destructeur du vivant et de toute réflexivité.

         C’est ainsi que notre fragilité des premiers âges face à la nature nous revient brutalement en pleine figure du fait de l’absence de dispositifs protecteurs  de nos propres excès.

         Ne perdons pas confiance, la fraternité n’est pas morte. Composante essentielle de l’identité humaine, elle est seulement refoulée, réprimée, méprisée et retournée contre elle-même. Notre devoir est de l’entendre et de l’utiliser comme une arme d’instruction massive face à l’hypertélie prédatrice qui saccage l’unité et la diversité de la vie.

         Comme un inutile embarras, elle est rejetée dans le passé alors qu’elle est notre communauté de destin. Il est d’une extrême urgence de placer la fraternité au centre de nos divers projets alternatifs de « transition », voire de construction d’une civilisation nouvelle consciente de la métamorphose nécessaire à sa survie. C’est ainsi que nous pourrons rendre à la Fraternité la place éminente qu’elle n’aurait jamais dû quitter dans le triptyque républicain, pour rendre définitivement compatibles l’égalité et la liberté. Danielle Mitterrand voulait faire vivre cette utopie grâce à sa Fondation qui, parvenue à la maturité de ses 35 ans* la porte avec la même détermination pour mettre un terme au mépris dans lequel est tenu le premier bien commun de l’humanité. 

En librairie : La fraternité globale expliquée à ceux qui veulent changer le monde

  1. Joli, chez ERES éditions Toulouse Mars 202, 165 pages 16 euros , collection Fondation France-libertés.

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