Corona Virus : avantage collatéral

Il y a quelques années, quand j'étais déjà jeune et impertinent, j'aurais sans doute donné à ce billet le titre « vive le corona virus ! »  Aujourd’hui, toujours jeune mais moins intrépide, j'ai choisi « avantage collatéral ».

 © Fred Joli © Fred Joli
Il y a quelques années, quand j'étais déjà jeune et impertinent, j'aurais sans doute donné à ce billet le titre « vive le corona virus ! »  Aujourd’hui, toujours jeune mais moins intrépide, j'ai choisi « avantage collatéral ».

Au-delà de l’émotion qui accompagne l’épidémie, il serait en effet politiquement incorrect de se réjouir d’une crise sanitaire qui tue avec la régularité d’un sérial killer et dont les victimes nous apportent un terrible témoignage voisin du « plus jamais ça » de « la der des der » du siècle dernier.

J’en ai parlé à Poulit qui m’a jeté un regard sceptique, juste histoire de dire que ce n’est pas son problème…il m’a tourné le dos ; nous nous passerons donc de lui aujourd’hui.

Retour à la sélection naturelle 

Il n’est pas trop tôt pour tirer de l’épidémie de Corona virus les enseignements positifs qui s’imposent. Certes nous ne sommes pas au lendemain de la Grande guerre et ce n’est pas la folie de l’homme qui est en cause.

Quoique….

 Ce n’est pas l’homme qui a fait le virus, bien sûr, mais c’est bien l’activité humaine qui est responsable de l’épidémie. L’hygiène des marchés chinois, l’organisation des sociétés incapables de conjuguer démographie et territoires de vie sécures, la croissance phénoménale des transports par terre, mer et air, l’incapacité de prévoir les maladies infectieuses de demain, l’absence de stratégie mondiale de prévention et de fabrication des vaccins, en témoignent.

Cette épidémie illustre en vraie grandeur la fragilité de notre espèce. Mais elle rend compte surtout d’une forme de retour à la sélection naturelle conséquence de l’incapacité de l’homme moderne à modifier son biotope  redevenu hostile. Pire, c’est lui qui a créé les conditions d’apparition de l’épidémie. Ce n’est pas la première fois mais c’est sans doute la plus convaincante.

Elle révèle cruellement l’indéfectible appartenance, pour le meilleur et pour le pire, de l’espèce humaine au monde vivant, notamment lorsqu’il s’agit de se partager les bactéries et virus.

C'est la première fois

En dehors des guerres dites mondiales :

- C’est la première fois que l'espèce humaine est confrontée à un événement de cette ampleur, une pandémie universelle, certes peu tueuse mais Ô combien contagieuse. Il ne manque au virus qu’un petit bout d’ADN pour acquérir les mêmes capacités létales que la grippe dite espagnole.

- C’est la première fois, depuis la découverte du risque climatique que la totalité de notre espèce est exposée au même risque et au même moment, à la fois dans sa cause (la contagion interhumaine) et ses conséquences (la paralysie collective).

- C’est la première fois que nous pouvons tous apprécier concrètement, - qui que nous soyons et où que nous soyons-, la réalité de notre communauté de destin si chère à Edgar Morin.

-C’est la première fois que tous les pays mobilisent ensemble leurs moyens sanitaires et diffusent les mêmes consignes.

-C’est la première fois que tous les moyens médicaux de monde, mis bout à bout sont insuffisants à contenir un risque commun.

- C’est la première fois qu’une épidémie confirme à point nommé l’inadaptation d’un pays comme la France dont le système de prévention et de soin a été mis à mal par des choix budgétaires iniques.

Avantage Collatéral

 Il est opportun, dès aujourd’hui, d’interroger plus loin cette épidémie et de lui demander si elle est un simple avertissement ou le début de la métamorphose de la civilisation humaine.

Indiscutablement elle est une claire illustration de l'interconnexion de toutes les activités humaines (hygiène, santé, alimentation, déplacement, vie quotidienne, production, éducation, énergie, défense, environnement, fin de vie…) une interconnexion voulue par la mondialisation des échanges et de l’économie qui ressemble de plus en plus à une contamination systémique qui nous propose, sur un mode mineur mais crédible, ce que pourrait être un effondrement civilisationnel.

 Pour l’heure cette interconnexion des défaillances devrait avoir pour effet d’ouvrir les yeux aux aveugles et d’exalter l’esprit de solidarité, le besoin d’identification à l'autre et le respect des règles de vie responsables. C’est l’avantage collatéral de cette crise sanitaire et il faut souhaiter qu’il se maintienne et soit le point de départ d’une prise de conscience collective. Pour cela il ne doit pas être le prétexte d’un chant de victoire de nos dirigeants qui ont plus de responsabilité dans les conditions d’apparition de l’épidémie qu’ils en ont dans son extinction. Pas question de se féliciter d’un retour au statut quo ante sans tirer les leçons de ce que nous devons recevoir comme un avertissement.

Edgar Morin nous dit qu’un système complexe peut à tout moment générer de l’imprévu, ce qui, pour l’esprit humain est la source du  Mystère . L’émergence d’un imprévu est à tout moment possible à l’occasion d’un événement lui-même irrationnel ou inimaginable. Par conséquent la crise en cours peut à tout moment être abordée par un Inconnu imprévisible qui en changera le cours, en mieux ou en pire. Il donne notamment l’exemple de Greta Thunberg qui a déclenché de façon imprévisible une prise de conscience massive des jeunes. Il ne doutait pas que d’autres événements de ce type nous apporteraient des choix de vie inattendus, des motifs d’engagement et des alternatives nouvelles… Et c’est exactement ce qui arrive aujourd’hui avec cette épidémie qui vient à point nommé rebattre les cartes de l’écologie humaine.

 Une forme ténue d'espérance

 Corona virus nous apporte sur un plateau tout un ensemble d'arguments propres à renforcer la position de ceux qui, depuis des années, désignent en vain les vrais coupables et plaident dans le désert...

Avec cet épisode en forme de hors d’œuvre nous voyons bien que nous ne pourrons pas survivre à une crise climatique majeure et ses dérivés (énergie, ressources naturelles, déplacement, biodiversité.) si nous n'acceptons pas de remettre en cause notre mode de vie. Gardons en tête, comme un encouragement, la chute phénoménale de la production du dioxyde de carbone et des polluants qui obscurcissaient le ciel de Pékin avant l'épidémie. Meilleur réponse aux climato-sceptiques qui nient la mise en cause de l'activité humaine.

 Nicolas Hulot est enfin sorti du bois (Franceinfo 30/1/20)pour évoquer le scepticisme, l'incapacité et l'hypocrisie de ses anciens collègues ministres. Il a clairement reconnu que la lutte contre les causes et les effets du bouleversement climatique ne peut se limiter à l’indispensable évolution de nos comportements individuels-aussi efficace que soit le recours aux ressources de la démocratie participative et l’encouragement des initiatives innovantes et alternatives. Il a conclu, enfin sur l'importance d'un engagement politique majeur en faveur d'un service public de protection contraignant (c’est moi qui l’ajoute) sur le modèle des organisations de santé publique nationale et internationale.

Sur ce modèle  nous pouvons imaginer une institution dédiée à la protection du vivant dans toute sa diversité. Même l’économie pourrait y trouver son compte par un regain d’idées innovantes et alternatives.

En écho, Patrick Tort ajoute « L’humanité a besoin pour subsister d’une coopération planétaire instruite par une science globale des risques majeurs menaçant la survie de toutes ses populations et de leurs environnements ; l’idée même de frontière nationale devient un handicap pour cette avancée ultime de civilisation que serait une mutualisation complète des données et des solutions par une communauté scientifique mondiale entièrement collaborative et indépendante des intérêts privés.(…) qui élaborerait dans l’urgence un contrat planétaire de survie solidaire fondé sur une science globale des interactions et des compatibilités : une socio-écologie critique. »

Créer un service public de la protection du vivant…Cela pourrait-il être une question pour référendum, et poser cette question au lendemain de la crise sanitaire actuelle serait très opportun afin de scéler l'alliance entre les volontés individuelles et les dispositions collectives.

Michel Joli

 

 

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