METAMORPHOSE ou TRANSITION ?

Une croissance sans cause ni obstacle constitue un "dépassement des limites" et remet en cause la souveraineté humaine

 

 

Je profite des vacances de neige de Poulit pour vous parler aujourd’hui du travail en cours avec Patrick Tort dont je vous ai parlé dans un précèdent billet. Notre rapprochement résulte de notre complémentarité professionnelle et de nos engagements respectifs. Patrick est un intellectuel et un chercheur très respecté dans le monde académique. Il est à la fois le traducteur intégral de Charles Darwin, son exégète et surtout le gardien vigilant de son œuvre qui fut trahie et instrumentalisée par les tenants d’un « darwinisme social » malhonnête, maladroit et pervers.
Les vérités darwinennes rétablies au terme d’une œuvre considérable, Patrick Tort a décidé de s’exprimer sur la crise de civilisation que doit affronter inéluctablement l’humanité. Autrement dit il a estimé qu’il était temps de « sortir de sa zone de confort » intellectuelle pour partager avec un public beaucoup plus large ses convictions quant à l’impasse dans laquelle se trouve l’humanité et dont il est urgent de se soustraire…mais comment ?
Nous nous sommes connus il y a une douzaine d’années alors que Danielle Mitterrand recherchait un soutien et des références scientifiques dans son engagement en faveur des peuples autochtones au lendemain de la mort de Claude Levi Strauss qui l’avait inspiré. Dans ce rôle de référence tutélaire, il se trouve au même titre que Federico Mayor et Edgar Morin, compagnon de route de notre Fondation.
Par ailleurs, la lecture du Manifeste de la Fédération Léo Lagrange à convaincu Patrick de la légitimité et de la complémentarité de notre alliance et de l'utilité de solliciter l'éducation populaire dans une pédagogie rationnelle de la crise.

Notre but est donc de produire un ouvrage à l’attention d’un public légitimement inquiet et avide d’une approche nouvelle des fondements de la crise majeure qui se prépare et lui opposer une politique adaptée, celle que nous dicte l’intelligence des limites*.

Je consacrerai trois billets à l’exposer de l’engagement de la Fondation Danielle Mitterrand dans ce projet  conçu a l’occasion de la rédaction de son Manifeste (Automne 2019).

L’intelligence des limites – Billet MJ N°1
Soit un organe sélectionné comme utile pour la survie, par exemple les bois d’un grand quadrupède herbivore comme le Cerf des tourbières d’Irlande, Megalocerosgiganteus (éteint). Sa fonction initiale d’arme défensive s’est développée comme un avantage évolutif. Cependant, une croissance devenant excessive le transforme en un fardeau trop encombrant et trop lourd. Ses ramures deviennent un handicap potentiellement nuisible à la survie de l’animal lorsqu’un changement climatique transforme durablement son biotope en remplaçant par exemple les prairies par des forêts.

Cette inertie de croissance, qui constitue un « dépassement des limites » sanctionné par une désadaptation, n’a pourtant pas été éliminée par la sélection naturelle. En effet, la fonction défensive initiale des bois du cerf a laissé place à une utilité seconde qui surcompense la perte de la première. Immensément développés mais contre-adaptatifs en tant qu’armes, les bois sont devenus des charmes surpuissants pour la séduction des femelles.

L’écrasant fardeau qui, à terme, condamnait le cerf est devenu un signe de force lui assurant un autre avantage évolutif, celui du choix exercé par les femelles au moment de la reproduction, combiné à la dissuasion qu’il exerce à l’égard des mâles rivaux.

Si une telle configuration se trouve confrontée à un brusque changement climatique, impliquant un remodelage du milieu de vie de l’espèce, elle devient un désavantage évolutif. C'est ainsi que les porteurs d'organes hypertéliques, initialement avantagés, finissent par être éliminés par la sélection naturelle en raison même de ce qui fit initialement leur force.

Tel paraît être le destin de toute hyper-croissance au sein d’un milieu dont les régulations ou les équilibres anciennement favorables sont plus ou moins brusquement compromis.

Métamorphose civilisationnelle

Dans la poursuite de ce raisonnement naturaliste s’impose la comparaison avec la métamorphose civilisationnelle que nous vivons aujourd’hui. D’autres préfèrent parler de transition, un mot qui porte moins de mystères et surtout qui décrit un processus connu et plus rassurant.
Ne disposant à sa naissance d’aucun moyen physique de défense individuelle, l'homme a trouvé les éléments indispensables à sa survie dans la sélection des instincts sociaux, qui garantit la constance du lien socio-affectif, et dans le développement corrélatif inédit de ses capacités rationnelles et de leurs applications : l'organisation sociale, le droit, la morale et la protection des plus faibles. Il en résulta une intense complexification de l’organisation cérébrale et une croissance continue des capacités rationnelles nécessaires pour assumer cette complexification elle-même. Cette constante rétroaction a permis l’extension indéfinie du « sentiment de sympathie », ainsi que celle de la reconnaissance de l’autre comme semblable. D’où, contre l’ancien primat de la compétition éliminatoire, la valorisation morale de la coopération, de l’altruisme, et de la sympathie étendue à la famille, puis à la tribu, puis à la nation, puis à l’humanité, puis à « tous les êtres sensibles »*. La complexification des instincts sociaux sélectionnés complexifie à son tour l’organisation communautaire. Ainsi naquit la civilisation humaine.

Dans cette logique, la civilisation est conçue comme l’institutionnalisation rationnelle de l’altruisme, et, en tant que telle, s’oppose à la sélection naturelle éliminatoire car elle combat désormais l’élimination des moins aptes par des mesures inverses de protection.

Hypertélie prédatrice incontrôlable,

L'intelligence, fille de la socialisation s’est appliquée à modifier l’environnement au bénéfice de la protection communautaire. Son incomparable développement s'est substitué à l’action aveugle de la sélection naturelle qu'elle a supplantée dans le rôle de moteur principal du devenir. Désormais, l'intelligence de l'homme n'obéit plus aux lois régulatrices du vivant, permettant ainsi l’autonomie des conquêtes rationnelles, morales et éducatives qui définissent la civilisation. Cependant, ce développement infini n’a pas pu échapper à l’effet pervers de l’hypertélie sous une forme prédatrice incontrôlable.
La principale conséquence négative qui en résulta fut une division du vivant qui perdit son monisme initial au profit d’une dualité imprévisible (contre nature ?) ; l’humanité d’un côté, le reste du vivant de l’autre. L’absence de régulation globale de la biosphère permet désormais à l’un de s’approprier l’autre et de le dévorer sans modération. Ce désordre a permis de légitimer le dogme du profit et, par conséquent les comportements d’accumulation de biens, de savoirs, et de réserves énergétiques accompagnés d’une croissance désormais irréversible des inégalités.

Edgar Morin nous dit qu’un système complexe peut à tout moment générer de l’imprévu, ce qui, pour l’esprit humain est la source du Mystère. L’émergence d’un imprévu est à tout moment possible à l’ occasion d’une rencontre, elle-même irrationnelle ou inimaginable. Par conséquent la crise en cours peut à tout moment rencontrer un évènement imprévisible qui en changera le cours, en mieux ou en pire. Il donne notamment l’exemple de Greta Thunberg qui a déclanché de façon imprévue une prise de conscience massive  des jeunes. Il ne doute pas que d’autres événements de ce type nous apporteront des choix de vie inattendus, des motifs d’engagement et des alternatives nouvelles. MJ

Nous parlerons de cela dans le billet suivant

*Patrick Tort : L'INTELLIGENCE DES LIMITES, Essai sur le concept d’hypertélie Éditions Gruppen, 2019

 

 

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