La retraite expliquée à mon âne

….parce que je viens lui expliquer l’inexplicable : Peut-on parler à la fois de l’avenir des retraites et de l’avenir de la planète ? A priori oui, puisque c’est, pour l’un et l’autre, une affaire de solidarité. Et pourtant, nombreux sont ceux qui ne l’entendent pas de cette oreille.

 © Fred © Fred
Il s’appelle Poulit, il vient du Poitou. Je voulais l’appeler Ségolen mais ça m’a fait des histoires dans la famille… Il a mauvais caractère mais il est intelligent, pas suffisamment cependant pour comprendre la réforme de retraites. Il broute, pénard, son foin en libre service, ni trop ni trop peu ; il n’a pas besoin de faire des réserves….a chacun selon ses besoins.

Il me regarde venir avec méfiance, il voit déjà le piège…

….parce que je viens lui expliquer l’inexplicable : Peut-on parler à la fois de l’avenir des retraites et de l’avenir de la planète ? A priori oui, puisque c’est, pour l’un et l’autre, une affaire de solidarité. Et pourtant, nombreux sont ceux qui ne l’entendent pas de cette oreille, surtout du côté des nantis qui croient que l’avenir n’ est qu’une affaire d’endettement, de capital, et de bulles éphémères.

Là, je sens que Poulit commence à décrocher, ses oreilles déclinent. Il est plutôt partisan des bulles durables...

Le but de la retraite new-look de E. Macron, c’est de pousser les citoyens sur la voie unique de l’épargne qui conduit à un fond de pension capitalistique, type Black Rock.

La proposition « retraite par points » en est la première étape. Il suffira le moment venu de transformer le « capital de points » en assurance, via une cotisation mensuelle à un fond de pension privé qui  versera, le moment venu, votre épargne sous la forme d’une rente…

Poulit trouve cela plutôt sympa. Il se plonge la tête dans le foin et revient à moi en mâchouillant avec désinvolture.

Cela nous est présenté d’une façon attractive en effet mais qui escamote deux conséquences néfastes :

-la fin de la solidarité qui prévaut depuis 1945 et concourt largement à la sécurité sociale par la garantie du niveau de vie des retraités ;

-l’aggravation irréversible de la désunion et de l’incohérence de notre société par la disparition d’un « bien commun » essentiel, la répartition, qui transcende tous les particularismes sociaux, professionnels et politiques.

Mais cela n’est rien à côté d’un autre risque, existentiel celui là, qui consiste à exploser la solidarité humaine au moment où l’espèce et la biosphère en ont tant besoin.

Poulit regarde du côté de son foin avec inquiétude.

Sans doute, le système n’est pas parfait et moins universel qu’autrefois. Il résiste mal aux assauts conjugués de la démographie et de l’espérance de vie ; pour autant il est reconnu comme le meilleur au monde y compris par ceux qui en réclament l’amélioration. Tous sont donc légitimement surpris par l’empressement qui anime le Gouvernement et pensent que cette hâte suspecte est celle des partisans de la privatisation des épargnes retraites comme l’est aujourd’hui la sécurité sociale au profit des mutuelles.

C’est ainsi qu’a été organisé une année de dupes pendant laquelle le Gouvernement a voulu nous faire avaler une amère potion pour le prétendument bénéfice des générations futures. A son terme nous réalisons que nous nous sommes épuisés les uns et les autres, que nous nous sommes frappés les uns les autres pour la fausse urgence d’une fausse cause. Tout cela pour ouvrir un nouveau marché, après la production industrielle et les services, celui des pensions, dans un monde au bord de la crise de nerf qui n'attend plus rien du capitalisme qui, comme si de rien n’était, à explore les sources de profit possibles quelque soient les risques écologiques et sans égard pour l’avenir de l’espèce humaine (« c’est dans ma nature », dis le scorpion à son ami la grenouille avant de la tuer, « je ne puis me retenir… ») ?

Poulit frémit à la seule évocation d'un scorpion 

Le principe même de la retraite ne peut se concevoir dans un monde dont les inégalités sont entretenues, dont les ressources s’épuisent et dont le climat nous révèle la fragilité. De ce fait la crise ouverte par cette réforme, dont personne ne veut, est doublement inutile:

- elle focalise l’attention et l’inquiétude sur l’avenir des retraites en détournant  les moyens et les possibilités de mobilisation populaire sur un faux problème alors qu’elles seraient bien mieux employées à informer et à mobiliser l’opinion pour traiter la crise écologique,

- elle nous interroge sur les retraites de 2050 alors que nos conditions de vie ( et celles de nos enfants) seront tellement dégradées que les retraites (si elles peuvent encore exister) ne seront plus, au pire, que des « retraits de la vie » et, au mieux, des moyens de survie.

Cela n’est pas la conséquence d’un mauvais choix mais l’affirmation d’un choix délibéré: remettre à plus tard ce qui est le plus urgent, le plus grave et le plus difficile et organiser une gesticulation générale sur un sujet rémanent en créant une inquiétude et une émotion légitime.

C’est sans doute ce que dit le dicton parlant de la charrue et des bœufs !

Voila qui parle à Poulit qui n’a jamais pu se mettre dans les brancards, sauf pour ruer.

 Cet acharnement à entretenir la mobilisation populaire sur un sujet non urgent ne traduit-il pas aussi  une politique d'évitement des vrais problèmes (Patrick Viveret) pour ne pas affronter la crise civilisationnelle gravissime déclenchée par l’effet de serre en dépit des alarmes répétées de la communauté scientifique. Ainsi le  Gouvernement  jouerait-il le détournement de peur et de colère en surfant sur une artificielle lutte de classes entre ceux qui  revendiquent une augmentation du niveau de vie et ceux qui proposent un changement de mode de vie. Autrement dit "gilets jaune contre gilets verts" Ces dernier étant à l'évidence plus dangereux pour l'économie mondialisée avec ses prétentions de frugalité, de proximité, de partage respectueux des ressources communes, toutes également nuisibles à la croissance des profits. Il existe donc une complicité "objective" entre ceux qui souhaitent que rien ne bouge, y compris les thèmes classiques des revendications sociales et le Gouvernement qui ne souhaite pas s'aventurer dans un changement civilisationnel. La détestation des uns et des autres à l'égard des écologistes, des alternatifs libertaires et des jeunes en mouvement avec Greta, s'alimente de nostalgie consumériste sur un fond croissance infinie. Qui aura la pertinence et le courage de dire  que notre communauté de destin (Edgar Morin)  exige de mettre un terme à ces oppositions et d'organiser une mobilisation commune, solidaire et fraternelle? Pendant que le peuple se bat pour des conditions de vie meilleure, les 8% des plus riches d’entre les humains poursuivent leur œuvre d’appropriation des ressources du vivant  et du savoir faire technoscientifique (qui sont pourtant des bien commun de l’humanité), croyant ainsi échapper au fléau climatique. Il est bien évident que si les nantis-qui-ne-souffrent-pas percevaient la menace pour eux-mêmes, ils seraient les premiers à lutter contre le fléau. Mais ils ne perçoivent ni ne luttent, et n’ont aucune raison de changer leurs habitudes gloutonnes. Pourtant le monde a (enfin) besoin d’eux (et de leur fortune), besoin qu’ils rejoignent la mobilisation de toute les intelligences afin d’échapper au génocide qui se prépare. Le génocide des pauvres, des inutiles, des sans dents, des sans pays, des barbares de toute origine… au profit d’une survie (provisoire) des dominants qui se consoleront plus tard de leur crime en s’auto-qualifiant de survivants et en édifiant hypocritement des monuments aux morts en mémoire de ceux qu’ils firent disparaitre.

Perplexe, Poulit relève la tête avec l’air de celui qui a vu passer un renard. Avec son bout de crinière entre les oreilles, il ressemble à Trump. Il hausse vaguement les épaules et s'eloigne en donnant un gracieux petit coup de patte sur le côté; un doigt d'ongulé?

Michel Joli

 

 

 

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