LE PLAN B DE LA CIVILISATION

Le mal est fait, inutile de se culpabiliser. Nos ancêtres qui nous ont mis dans cette voie n’ont pas vu sa perversité. Pas plus que nous voyons la perversité du monde que nous transmettons à nos enfants. MJ Un billet en forme de réponse à Denis Olivennes directeur général de Libération. Un étrange renoncement Albin Michel 15 septembre.

Il est bien évident, cher Monsieur Olivennes  que, si rien ne change par ailleurs, la décroissance économique est incompatible avec une  politique de répartition. Mais, en amont il sera nécessaire de changer beaucoup d'autres choses. Si ce n'était pas compliqué ce  serait fait depuis longtemps car l'absolue nécessité de rendre le monde plus juste passe par une meilleure répartition des richesses sans croissance additionnelle. 

Votre article ne nous renseigne pas sur votre objectif car vous contournez toutes les raisons  du pessimisme ambiant pour vous attarder sur les différentes formes de son expression. Je ne vois pas pourquoi il serait nécessaire de les critiquer, et avec quelle légitimité, sans en avoir analysé les causes. Pensez-vous  qu'il suffit de renvoyer la petite Greta à ses études pour que l'optimisme revienne? C'est comme si vous aviez été tenu dans l'ignorance de  la métamorphose irréversible du climat, de la dégringolade de la biodiversité, de la désertification de l'Afrique, de notre incapacité de pays "civilisé" à porter secours à ceux qui appellent à l'aide. Comme si vous ignoriez que le socialisme et le libéralisme ne peuvent être défendus (et encore!) que s'ils allient la générosité de l'un et la richesse de l'autre... Comme si vous ignoriez que le socialisme c'est aussi un humanisme donc l'expression s'est tarie. Je n'irai pas vous provoquer jusqu'à dire que les écolo ont été plus humanistes que les socialistes, d'ailleurs je ne le crois pas, mais ils ont été plus perspicaces et plus à l'écoute des changements du monde.  La gauche  reste victime de son  terrible et inexplicable  retard à l'allumage écologiste.  Pour s'être  égarés dans le confort du productivisme libéral, les socialistes ont cultivé l'autosatisfaction de leurs victoires d'antan et négligé de regarder bruler la maison dont ils avez établi les fondations. Quand aux libéraux qui regardaient si souvent le modèle américain, il découvre aujourd'hui avec stupéfaction que la solidarité transatlantique ne résiste pas aux aléas diplomatiques. 

Je vous remercie de m'avoir permis d'actualiser et de terminer le billet ci-dessous.

Bien cordialement

MJ

 

 

 

 LE PLAN B DE LA CIVILISDATION

L’opposition théoriquement irréductible entre capitalisme libéral et socialisme permet de définir la civilisation actuelle, notamment par ses tentatives de coexistence du libéralisme et du socialisme.

       Il en résulte un consensus productiviste et consumériste bancal et injuste qui fait au progrès l’obligation perverse de maintenir les plus faibles dans une situation de dépendance. C’est leur utilité économique, dans la production comme dans la consommation des biens qui fait office de référence d’adaptation.

Dans cette perspective, le remplacement de l’ « Homme productif » par des machines  condamne irrémédiablement  une grande partie de la population humaine à disparaître. Ce n’est pas une  prothèse salariale de type revenu minimum universel pour entretenir une  consommation paupériste qui permettra de maintenir en état de dépendance ces travailleurs devenus inactifs peu à peu bannis hors du monde « civilisé ». Il n’y aura pour eux aucun « matin qui chante ».

A déjà commencé leur relégation progressive dans des situations stigmatisantes d’assistance hypocrite, de mépris culturel, de chômage, racisme, refus de soins, ignorance des besoins spécifiques (études, fin de vie) et institutionnalisation d’une société à deux vitesses.

       Cela s’apparente à ce raisonnement anti-darwinien inventé au 19 ième siècle pour  justifier la domination d’une fraction de l’humanité sur l’ensemble de l’espèce. C’était au temps du capitalisme triomphant qui  cherchait   du côté des sciences de l’homme une justification à l’exploitation de la force de travail des plus pauvres. Une justification bienvenue pour les églises qui  résistaient avec peine à l’affirmation de l’humanisme et à une dénonciation de l’esclavage à laquelle Charles Darwin souscrivait.

 

Il est devenu impossible aujourd’hui de définir le progrès sans le recours aux notions d’enrichissement et de croissance économique qui ne supportent pas  le coût social des dégradations, des prédations, des gaspillages, des injustices et, plus généralement, de la pauvreté ? Comment se réjouir d’une croissance qui est surtout celle des retards accumulés auxquels il faut ajouter les dettes et les investissements socialement improductifs. A cela s’ajoute en miroir la décroissance des immatérialités qui, mieux que la richesse sont  des contributions  indispensables au bonheur, à l’estime de soi et à  la fierté de chaque être humain. Leurs sont en effet indispensables la diversité des origines et des représentations, la culture, le bien-être, la sécurité, les relations intergénérationnelles, le temps pour soi et la fraternité solidaire.  Toutes ces vertus  protègent les sociétés contre leur tentations hypertéliques suicidaires*. Il est urgent d’aller au-delà et en faire des armes offensives contre les effets anesthésiant de la consommation et du pseudo-pouvoir  que nous propose le numérique en même temps qu’il s’impose à nous comme substitut à la relation humaine. Cessons de faire croitre la croissance économique au détriment de la vie sous le prétexte mensonger que « tout est lié ». Où se trouvent dans la croissance les rubriques justice, partage, plaisir, santé publique, développement des aptitudes et des connaissances extra professionnelles, temps libre… et tant d’autres aspects d’une société respectueuse de l’épanouissement et de l’autonomie de  chacun à tous les âges de la vie ?

 

 Enfin, la preuve est faite depuis longtemps que la croissance productiviste ne permet pas d’instaurer une société juste et équilibrée. Car c’est  justement l’injustice et le déséquilibre qui en sont le moteur. Entre le pire et le meilleur, parfaitement inséparables, s’est établie une contradiction névrotique des instincts sociaux. Bien sûr ce sont eux qui ont permis l’extraordinaire aventure humaine mais c’est leur expression  pervertie par l’hypertélie civilisationnelle qui   concourt à y mettre fin.

Nul ne peut ignorer que plus le progrès consomme de ressources naturelles, plus il appauvrit la terre nourricière et  contraint l’homme à artificialiser sa vie. Plus il accélère sa productivité matérielle et plus il repousse les échéances d’abandon des énergies fossiles et contribue à l’effet de serre . Plus il tarde à  transformer le mode de vie, et plus il restreint  les choix de vie et ses  capacités à prévenir de nouvelles crises écologiques. Plus il rejette du non-consommé, de l’usé, du polluant et du gaspillé non productif, et plus il détruit la biosphère et use de mensonges pour dire  l’avenir de la planète. C’est le cas des théoriciens du  post humanisme  qui veulent faire taire les méfiants, les fatalistes et les révoltés et encourager les spéculateurs.

 C’est ainsi qu’une minorité active  nous fait rêver de miracles énergétique décarboné, de fusion nucléaire et d’hydrogène, de nourriture artificielle, de nouvelles conquêtes et colonies spatiales, de gouvernement mondial, de liberté et de pouvoir par le recours au numérique, à la robotique… et à l’intelligence artificielle. Les hommes et les femmes des pays « développés » découvrent dans leur vie courante toutes ces merveilles qui étonnent et séduisent. Ils pensent qu’elles sont un bienfait qui leur apporte la sécurité et le bonheur à la demande et qu’ils disposent de leur contrôle, mieux, de leur maitrise.

Cet état de confort et de pseudo « amélioration » des conditions de vie est pour beaucoup dans l’obstiné déni de la catastrophe climatique qui se met en place avec  des prévisions de réchauffement intolérable pour une grande partie de l’humanité.

 

Ce qui nous menace est en réalité beaucoup plus proche du      Brave new world (Le meilleur des mondes) de Aldous Huxley (1932)*qui émerge aujourd’hui dans cette trouble ambiguïté qui conduit à une irréversible séparation  de l’humanité en deux. C’est alors que se tournera la dernière page de la spiritualité universelle de l’homme.

La suivante écrira une autre histoire, celle du post-humanisme qu’il faut entendre comme la civilisation de « l’après l’Homme  ». Celle d’une humanité artificielle sans question et sans réponse, sans fraternité ni sentiments, sans plaisir ni douleur et surtout sans autre ambition que celle de sa propre et immobile permanence.

Ces êtres seront si peu nombreux en comparaison de l’effectif des humains vivants sur de la planète Terre qu’ils pourront sans problème finir le pillage des ressources par la modernisation de toutes les techniques d’exploitations déjà éprouvées dans le passé. Quand sera achevée l’artificialisation de la vie, celle-ci pourra peut-être enfin conquérir l’espace. Mais cela est une autre histoire qui ne nous concerne pas.

 

      

Mais l’histoire, la vraie, n’est pas achevée car le meilleur de l’humanité n’est pas dans sa capacité à transformer le monde et s’enfuir dans les étoiles. Le meilleur de l’humanité, c’est cette capacité unique de chaque  humain de se représenter individuellement  et de communiquer  à tous sa perception de la complexité du monde. Peu à peu ces représentations d’ êtres sensibles se confrontent, s’enrichissent et fusionnent avec les connaissances objectives  qu’apportent les sciences. Cette rencontre au long cours de tous les savoirs est encore lointaine mais  apportera à l’humanité une lecture commune du monde et de la vie.  En attendant cette forme de résonnance universelle de la connaissance supportée par une  morale humaniste, les hommes doivent s’imposer la protection de la diversité de la vie et des expressions humaines et, simultanément assumer une modération de leurs désirs et de leurs appétits matériels.  Cela suppose une profonde remise en cause du capitalisme, du profit individuel  et de la dérégulation de l’économie qui actent le retour des féodalités. Ignorantes et brutales ce sont elles qui encouragent partout dans le monde  la bêtise et la violence.

 C’est avec cette conviction qu’il faut aujourd’hui mettre en place le plan B de l’humanité. MJ

 * Sur l'hypertélie, sa définition naturaliste et son application à l'anthropologie, Voir Patrick Tort: "l'intelligence des limites, essai sur le concept d'hypertélie". Gruppen. Paris, 2019, 206 pages, 25 euros.

 

 

 

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