UTOPIE RADICALE

MANIFESTE DE FRANCE LIBERTES-FONDATION DANIELLE MITTERRAND     DE l’UTOPIE RADICALE Ce manifeste a pour objet de revisiter et de poser le cadre des valeurs qui guident les actions de la Fondation Danielle Mitterrand.

 MANIFESTE DE FRANCE LIBERTES-FONDATION DANIELLE MITTERRAND 

Peu avant de mourir, Danielle Mitterrand nous disait :« Ne perdez jamais de vue que notre objectif est de faire émerger un autre monde libéré des contraintes économiques et fondé sur le partage des biens communs de l’humanité, un autre monde libéré des injustices qui pèsent toujours sur les mêmes, un autre monde libéré de la pensée unique qui veut que les marchés soient la mesure de toutes choses*».  Son mot d’ordre était « changeons de monde », en écho à « un autre monde est possible » des altermondialistes.

Une transformation du monde est aujourd’hui indispensable face aux multiples urgences, climatique, démocratique, sociale, économique, sans précédent  dans l’Histoire de l’humanité. Le reflux du vivant à une allure encore jamais constatée, le risque majeur d’un changement climatique à +3-5 degrés à l’horizon d’une à deux générations, la multiplication des régimes autoritaires et des violations des droits humains, l’augmentation des inégalités, les multiplications des conflits sociaux et des crises nous invitent à rompre radicalement avec le système dominant libéral et productiviste.

Face à ce modèle de développement prédateur pour la planète et préjudiciable aux droits humains, la Fondation Danielle Mitterrand, considère plus que jamais qu’un autre monde, juste et garant d’un destin commun universel, ne peut se construire que sur des alternatives démocratiques, soutenables et solidaires.

JUSQU'A LA DERNIERE GOUTTE DE PROFIT…

L’urgence climatique questionne les conditions mêmes d’habitabilité de la terre et nous fait entrer dans une nouvelle ère, celle que les scientifiques appellent l’anthropocène dont la cause première est un système économique prédateur par nature : le capitalisme qui ne propose face à ces situations que de fausses solutions : productivisme, compétition, croissance « verte », techno-scientisme, etc…

Ces urgences environnementales s’accompagnent également d’urgences  sociales et démocratiques, parfois intrinsèquement mêlées. La montée des conflits sociaux  trouve en effet son origine dans la multiplication de zones sacrifiées et de territoires exploités jusqu’à la dernière goutte de profit que l’on peut en tirer.

Le dénominateur commun des actions de la Fondation Danielle Mitterrand, résumé dans les mots de sa fondatrice « Tout ce qui a trait à la vie et à l’action en sa faveur! », illustre bien le caractère radical – à la racine – de ses orientations.

L’histoire contemporaine des mouvements sociaux avec l’émergence de nouvelles formes de lutte et de façon de faire société, du ‘BuenVivir’ aux communs, en passant par l’écoféminisme, le confédéralisme démocratique, le municipalisme, ou les mouvements de jeunesse pour le climat, nous offre de nouvelles raisons et  possibilités de sortie du monde néolibéral et de construire un monde plus juste, soutenable, solidaire et vivant.

Au regard de ces constats, la fondation Danielle Mitterrand affirme avec force:

-que la construction d’un monde plus juste passe par la rupture totale avec le système néolibéral et productiviste qui pousse à une exploitation mortifère du vivant par une minorité des humains.  A ce titre, elle réfute le concept de « transition », qui  ne prend pas compte du constat d’Albert Einstein : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » et préfère parler de  ‘métamorphose’, terme que propose également Edgar Morin.

-que cette construction doit être fondée sur la participation pleine et effective de tous ceux et celles qui  reconnaissent la richesse de la diversité humaine comme la première richesse de notre espèce,

- que doivent être mises au centre des rapports humains des valeurs trop négligées, en particulier l’universalisme, la pluralité, l’égalité et la solidarité,

-que la fraternité est à la fois la cause et la conséquence de l’individualité de l’espèce humaine, garante de son indivisibilité,

-qu’il est urgent de mettre en avant la communauté de destin de tous les êtres vivants comme une alliance universelle pour la construction  d’un monde plus juste.

Partout sur la planète voient le jour des alternatives qui proposent un autre rapport à la nature et à l’Autre et contribuent à un vivre ensemble plus soutenable et solidaire. A cette fin, la Fondation fait le choix de multiplier, faciliter et tisser les coopérations et partenariats, en particulier avec les mouvances altermondialistes, au-delà de leurs divergences. « J’ai rejoint le mouvement altermondialiste parce qu’il était – et reste- le seul lieu où la défense des droits de l’homme se conjugue avec la défense des ressources indispensables à la vie. D.M.» La Fondation  se donne pour mission d’accompagner et fédérer les acteurs innovant et « alternatifs » qui concourent à la construction d’un monde plus juste, en illustrant et en faisant connaître  leur efficacité, leur diversité et leur radicalité.

Cette capacité fédérative correspond à un besoin souvent exprimé par les associations les plus convaincues de l’urgence des changements qu’il faut mettre en œuvre. Elle est au cœur de notre mission et profite des réseaux et amitiés dont nous disposons en France et à l’étranger.

C’est dans cet esprit que la Fondation a choisi d’agir sur la question de l’eau. Source universelle et soutien des processus de vie, l’eau nous conduit « naturellement » à aborder de manière systémique les problèmes posés aujourd’hui, tant en ce qui concerne notre rapport au monde que notre rapport aux autres. La banalisation de sa  marchandisation illustre l’ampleur des dangers générés par le système que nous rejetons.

  • POUR UN AUTRE RAPPORT A LA NATURE

Le système néolibéral se caractérise par une exploitation de la nature, effrénée et destructrice, et une mise à mal des droits humains. Il oblige désormais l’espèce humaine à reconsidérer sa place dans le monde, ce qui suppose une véritable révolution mentale. Une part importante de la population mondiale est d’ores et déjà consciente de faire partie de la nature ce qui induit des comportements et des modes de vie pluriels et pérennes, basés sur la coopération entre les êtres vivants. C’est l’exemple que nous donnent les peuples autochtones, contribuant au maintien de 80% de la biodiversité terrestre, mais aussi d’autres communautés aux pratiques alternatives de gestion de l’eau ou d’agriculture. Malheureusement souvent marginalisées, ces idées et ces pratiques sont trop peu valorisées et  connues.

Ainsi la Fondation s’est-elle engagée auprès des peuples autochtones menacés, notamment ceux d’Amazonie, dans la lutte contre l’extractivisme. Lieu commune d’exploitation de l’homme et de dégradation forcenée de la nature et premier maillon indispensable du système capitaliste et consumériste. Elle à fait le choix d’appuyer les mouvements sociaux de résistances afin de mettre un terme aux spoliations sans cause et au  sacrifice d’immenses territoires de vie et de diversité biologique.

La fondation Danielle Mitterrand affirme :

-qu’Il est d’une urgence capitale,  de rompre avec une vision purement utilitariste de la nature et de prendre conscience que les humains et les autres êtres vivants sont liés les uns aux autres.

-que de nouveaux rapports à la nature, fondés sur la soutenabilité, la prise en compte du long terme, la reconnaissance des  limites de la planète, les droits des générations futures et la restauration d’une complémentarité raisonnable entre les espèces, sont nécessaires au maintien des équilibres naturels et source de mieux-être pour toutes.

-que pour sortir du système qui conduit la planète et l’humanité à la ruine, il est fondamental de donner droit de cité à d’autres imaginaires, à d’autres rationalités, à d’autres valeurs.

 

- de remettre la solidarité au centre des relations humaines. A la base d’un monde de paix, la solidarité, comme la fraternité, est la manifestation d’une prédisposition anthropologique constituée par l'empathie et un ensemble d’instincts sociaux favorables à l’épanouissement de l’humanité qui se sont constitués comme un avantage évolutif.

-de construire des sociétés démocratiques basées sur la participation effective de tou.te.s, depuis la construction des sociétés jusqu’à la prise des décisions, leurs réalisations et suivis, avec un accès égal aux connaissances et aux processus. La réduction, en cours partout sur la planète, des espaces démocratiques et de libertés est une composante majeure de cette domination. Sont comprises ici  les démocraties dites représentatives qui ôtent aux citoyens leurs pouvoirs d’agir au quotidien pour le déléguer à une minorité de « sachants »,élus certes mais surtout privilégiés, qui souvent s’accaparent les outils du pouvoir et en empêcher toute remise en cause.

 

 

  • FAIRE « COMMUN » : UNE NOUVELLE FAÇON DE VIVRE ENSEMBLE

Les communs sont une des formes plurielles d’un autre rapport au monde parmi les nouvelles formes de faire société: cosmopolitisme, convivialisme, municipalisme, cherchent tous à imaginer un autre rapport au monde et aux autres. Les communs correspondent à la gestion par une communauté d’acteurs (usagers) d’éléments et de territoires, à partir de règles et sanctions décidées collectivement. Ils s’imposent de plus en plus comme une alternative aux Etats et aux multinationales. Les communs répondent à cette volonté de faire ensemble dans une logique de soutenabilité. Cela fait écho à un autre rapport à l’Autre : penser et construire des communs suppose de travailler ensemble, en solidarité plutôt qu’en concurrence pour réaliser une finalité décidée en commun. Les communs s’inscrivent également dans un autre rapport à la nature. Parce que le sens est délibéré, discuté ensemble, les usages des uns et des autres sont pris en compte, mais également ceux des générations futures et ceux du vivant non humain. Parce que les humains habitent un territoire, ils savent l’importance de le préserver et le faire vivre. Enfin, l’idée des communs fait écho à une autre conception de la démocratie puisque chacun est censé pouvoir faire communs et avoir accès aux biens communs. On passe de la délégation de pouvoir des démocraties actuelles à un usage de son pouvoir d’agir dans et pour la cité.

La fondation Danielle Mitterrand affirme que les communs :

-participent d’un autre rapport à l’Autre et à la nature.

-sont une voie déterminante pour repenser l’organisation politique de nos sociétés de manière à permettre à chacune et chacun  de participer pleinement à la vie politique. En effet, abolir les formes de domination, lutter contre la technocratisation de nos sociétés, renforcer les capacités de celles et ceux abandonné(e)s aux marges du système actuel, sont une dimension incontournable du commun.

  • METAMORPHOSE

Une métamorphose du monde est aujourd’hui en cours. Nul ne peut prédire quel sera le papillon qui quittera cette hideuse chrysalide. Sera-t-il noir, sera-t-il multicolore ? Qu’importe ! L’humanité doit être maitresse de son destin. C’est elle qui peut rendre à la vie ses couleurs. C’est elle qui doit  mettre un terme au reflux du vivant qui s’exprime partout, ici modestement, là avec l’allure d’un effondrement terrifiant de la biodiversité encore jamais constaté à ce jour.

Mais cette mission essentielle ne saurait avoir d’effet si nous ne parvenons pas à vaincre un autre adversaire terriblement obstiné : le déni qui caractérise la plus part des décideurs, politiques et économiques et beaucoup de leaders d’opinion. Par voie de conséquence la population reste indifférente aux terribles menaces auxquelles elle est exposée. Entre ceux qui trouvent leur confort dans une forme de fatalisme régressif, ceux qui vous expliquent que l’ « homme a toujours trouvé une solution aux problèmes qui se posaient à lui » (en oubliant que la plus part du temps la                solution était soit l’exploitation à outrance d’autres hommes et de la nature,  soit l’expatriation et la colonisation et, bien sûr la solution ultime : la guerre…), ceux qui avec un revers de main vous expliquent que « ce n’est pas notre problème » mais celui des génération à venir…ceux qui appellent de leur vœux la disparition de l’homme « qui a fait tant de mal à la nature ! »…  et ceux, enfin, qui se frottent les mains en voyant poindre à l’horizon le fantastique marché du trans humanisme offert aux  riches  acheteurs d’une éternité biotechnologique faustienne…

A ce déni persistant dont les mécanismes psychologiques sont si complexes, il est indispensable d’opposer avec une équivalente obstination l’urgence d’une prise de conscience collective. Le préalable de la survie de notre espèce se trouve dans ces trois mots : prise de conscience ! Trois mots pour convaincre nos frères et sœurs humain(e)s de la nécessité de changer de mode de vie, d’épargner les énergies fossiles et toutes les ressources naturelles, de cesser de consommer sans partage des produits utiles et de jeter les autres dans les décharges de la biodiversité…

Pour autant, l’optimisme n’est pas mort et nous devons l’entretenir avec constance et franchise à l’image de tous ceux et celles qui, depuis plus de 30 ans suivent avec intérêt les initiatives de notre Fondation qui portent les marques indélébiles de Danielle Mitterrand : celles de la résistance et du bon sens. 

-Parce que le système dominant néolibéral et productiviste ne peut plus dissimuler ses failles et conséquences néfastes,

-parce qu’il se trouve contesté par les consommateurs  eux-mêmes et notamment les plus jeunes qui refusent d’être les otages d’un mode de vie unique et inique,

-parce que partout sur la planète des alternatives salvatrices  proposent un autre rapport au monde et à l’Autre et contribuent à un nouveau vivre ensemble plus soutenable et solidaire,

… le désespoir n’est pas au rendez-vous de ce manifeste. Pour Paul Ricoeur l’utopie est la mémoire des rêves que nous n’avons pas encore réalisés. Notre tâche aujourd’hui consiste à réaliser nos utopies communes et à engager l’action sur la voie d’un radicalisme utopique déterminé et obstiné.

 

France libertés, Fondation Danielle Mitterrand

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