La Fraternité, bien cachée dans les jupes de Marianne

Il semble que la Fraternité revienne à elle après une longue perte de conscience. Même les intellectuels se penchent sur elle pour lui prendre le pouls. Pourtant, elle ne leur a pas manqué beaucoup dans ce siècle mêlé d'injustices et de gourmandises libertaires... Mais, ne gâchons pas notre plaisir de voir à l'horizon, comme les survivants de la Méduse, une voile.

 La Fraternité, bien cachée dans les jupes de Marianne

    Le triptyque républicain de la France – Liberté-Égalité-Fraternité –, est proclamé en permanence comme un mantra, mais n’est plus qu’un simple bruit de fond historique. Le mode d’emploi de ces valeurs réunies en tant qu’outils de cohésion sociale est oublié. Pourtant, pendant des années, nous les avons brandies comme un étendard pour défendre à travers le monde les personnes et les peuples victimes d’injustices, d’abus, de stigmatisations diverses, notamment dans les États totalitaires ou les territoires colonisés. Pendant des années les Français se sont flattés d’être les avocats des droits de l’homme avec véhémence, mais sans risque pour eux-mêmes. Or, tandis que le danger de désagrégation sociale frappe à notre porte, que l’extrême droite réclame sa revanche en termes de domination, de xénophobie et d’isolement nationaliste, alors que renaissent le racisme, la haine de l’autre, la tentation communautariste et l’absence d’idéal commun, voici que les valeurs humanistes d’hier, synonymes de générosité et de courage, sont devenues infréquentables, voire infamantes, par un curieux retournement de la morale humaniste. Serait-il donc plus dangereux d’être humaniste chez soi que chez les autres ?

           Il n’est pas inutile ici de rappeler que la devise de la République s’est construite en trois temps : Elle apparaît dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui proclame la Liberté et l’Égalité. Un an plus tard, à l’occasion de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, les Fédérés lui apportent son indispensable complément, « Fraternité », brodé sur leurs drapeaux et bannières. Finalement c’est la Commune de Paris qui adoptera pour la première fois ces trois valeurs indissolublement liées en y ajoutant … ou la mort !

    Prémonitoire ?

    Les Fédérés avaient compris en effet que la Fraternité était indispensable à l’équilibre de la devise, afin de ne pas laisser face à face la Liberté et l’Égalité. Ces principes, évidemment nécessaires au déploiement des droits de l’homme et du citoyen et exaltant leur épanouissement, ont cependant un fort potentiel de domination, l’une par le profit, l’autre par l’uniformisation. Ils ne sont jamais à l’abri d’une contribution éventuelle à la séduction des tyrans.

    Pour la Liberté : C’est l’élimination des moins aptes, le retour à un sélectionnisme impitoyable et à la concentration progressive du pouvoir entre les mains d’une classe dominante.

    Pour l’Égalité : c’est le risque qu’elle se confonde avec une assimilation des êtres et des esprits qui stérilise l’identité individuelle et la diversité des cultures. Or, nous n’existons socialement que dans la mesure où chacun se distingue des autres. C’est la raison pour laquelle il faut respecter les différences qui font la 0beauté du paysage humain.

    Soulignons cependant une différence majeure avec la Fraternité : La Liberté et l’Égalité sont des conquêtes permanentes contre des ennemis dominateurs. Le désir de conquête ne connaît pas de limite car il y a toujours quelque chose de plus à conquérir, tant pour la Liberté que pour l’Égalité. Or, des conquêtes sans limites sont des hypertélies qui peuvent nous entraîner aux antipodes de nos intérêts. 

 

La fraternité institutionnelle   

D’où l’importance d’une prise en compte de cette « Fraternité institutionnelle » qui figure comme un souhait de bienvenue aux portes de nos mairies et qui traduit l’aboutissement d’un long parcours anthropologique, un processus endogène de perfectionnement progressif qui protège les humains contre leurs propres débordements. La fraternité ne s’exprime évidemment pas de la même manière dans le temps et l’espace. Mais partout dans le monde elle poursuit, là où elle n’en est pas empêchée, son rôle de lien et d’identification à l’autre. 

    Toutes les formes de démocratie – et elles sont nombreuses – s’inspirent de diverses combinaisons entre Liberté et Égalité, ce qui conduit à une grande diversité dans l’organisation sociale et le mode de vie. Mais la représentation populaire y est trop souvent instrumentalisée par les pouvoirs en place qui, partout, ignorent la promotion du rôle modérateur de la Fraternité et de ses capacités en termes de cohésion sociale. Les meilleurs exemples en sont fournis par les USA, bien sûr, mais il en va de même à des degrés divers dans tous les régimes forts, qu’ils soient ou non parvenus au stade ultime du totalitarisme. Partout dans le monde les hommes et les femmes se laissent convaincre, contre toute évidence, que le couple Liberté et l’Égalité est à lui seul une source de bonheur.

    La gestion de cette conviction est facilitée par la psychologisation du social. Il est trop souvent demandé aux psychologues d’apporter des solutions conjoncturelles aux disfonctionnements sociaux et aux injustices humaines qui nuisent au développement économique. Le résultat de cette instrumentalisation abusive des sciences sociales est un déplacement de l’appréciation des causes des souffrances collectives, de leur prévention et de leur traitement dans un domaine d’expertise qui déresponsabilise à peu de frais la puissance publique en tenant lieu d’approche humaniste de la gouvernance.

   

 Dans l’emballement économique de l’après-guerre, de la croyance à une croissance infinie des richesses et des pouvoirs, de l’espérance mensongère d’un partage pacifique et quasi automatique des ressources du  monde, le sentiment de fraternité s’est dispersé. La fraternité institutionnelle a peu à peu perdu son sens et s’est mise en sommeil. Se sont alors  développer sur le territoire national un nombre considérable d’associations  répondant à un besoin constant de proximité et de solidarité mais manifestant aussi un manque de cohésion, de formation et d’opérativité. La vacance des pouvoirs publics a eu aussi pour conséquence un transfert du désir de fraternité et de son expression hors frontière par des organisations non gouvernementales. Elles contribuèrent par procuration à la fierté de nos concitoyens et une forme de déculpabilisation néocoloniale. Entretenus par les media sur un mode héroïque, les récits humanitaires exotiques permirent également  de répondre à un besoin d’expression des émotions collectives.

  C’est ainsi que la fraternité institutionnelle devint une valeur fragmentée et rabougrie dont la République n’a plus l’emploi sauf pour les discours électoraux et leur inépuisable admiration du dévouement associatif. C’est au point que les services publics d’assistance, de soins et de secours sont devenus les cibles d’un public qui préfère le sacrifice héroïque des uns à la solidarité de tous. La Fraternité républicaine est devenue un objet mal identifié, dont on ne connaît plus ni le contenu ni la fonction. On ne l’enseigne pas, on ne la commémore pas, on ne l’appelle pas, on a honte de son nom qui évoque une valeur incompatible avec l’exercice du pouvoir : la bienveillance.

La Fraternité existe partout où se trouve l’être humain car il la porte en lui comme une composante de son identité toujours prête à secourir et servir ceux  qui vivent dans la  souffrance, la contrainte, la pauvreté et le mépris ; ceux qui s’accrochent désespérément à leurs frêles embarcations, aux fils barbelés des camps, aux rochers des iles grecques ; ceux qui résistent avec compassion au spectacle de la mort de leurs semblables. Entendons les récits des rescapés des camps, des migrants, des survivants : Combien se sont sacrifiés sans savoir ni pourquoi ni comment, parlant d’impulsion, de « c’était plus fort que moi ! ». Des comportements toujours généreux, souvent héroïques, qui traduisent comme un retour spontané d’un refoulé fraternel.

    Pour autant la fraternité n’exclut pas la violence ni la barbarie car elle se révèle souvent comme un adjuvant de survie pour soi-même ou comme le résultat d’ habiles manipulations de pouvoirs dominants qui instrumentalisent les individus et les  exonèrent  de toutes responsabilités, regrets ou remords : pouvoirs des idéologies totalitaires politiques et religieuses ou révolutionnaires, et par-dessus tout pouvoir  de l’argent. Autant d’intrusions « morales » destinées à  neutraliser le sentiment de Fraternité et mettre un terme à toutes formes de  bienveillance à l’égard de l’ennemi. La fraternité d’un groupe trouve souvent une forme de légitimité dans l’hostilité, voire la haine, qu’il manifeste à un autre groupe. C’est le côté obscur de la fraternité qui n’est pas spontanément en accord avec la morale protectrice ou justificatrice d’une population. Car le « besoin » de s’identifier, d’être fraternel est tel qu’il peut refouler une morale utilitaire d’obéissance à un seul maitre. C’est la raison pour laquelle le sentiment de fraternité n’est pas a priori pacifiste et que l’ennemi est toujours un homme à abattre… sauf à la Noël 1914 dans les Vosges  quand des poilus des deux camps ont fraternisé pour le réveillon. Ce n’était pas un miracle, juste que l’identification a été plus forte que la discipline (ou le patriotisme) . Les militants qui, aujourd’hui, accueillent les migrants clandestins en défiant l’ « ordre public » qui est la morale d’Etat, ne font rien d’autre qu’exprimer leur désir d’identification aux plus faibles, à l’inverse des identitaires qui ne se reconnaissent que dans la haine et l’entre soi. MJ

In: La Fraternité globale expliquée à ceux qui veulent changer le monde. Essai, Michel Joli 160 p, éditions ERES Toulouse . En librairie le 4 mars 2021

 

 

 

 

 

 

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