Indigne ou indigné, un choix ?

Pendant le confinement beaucoup ont compris que cette situation de précarité hors sol devait se vivre dans la révolte, certes, mais aussi dans la dignité, celle d’un locataire qui devra un jour rendre les clés.

Indigne ou indigné, un choix ?

Il nous faut faire un effort de définition et vider de son contenu la valise qui porte ce nom: Dignité. Ne pas oublier de rendre hommage en passant à Stéphane Hessel ce précurseur humaniste de la révolution générationnelle dans la dignité...

Manifestement la dignité sert à mesurer quelque chose : comment et pourquoi peut-on être digne d’hommage et  de récompense ? Elle mesure le mérite citoyen quand elle s’élève de ruban en rosette, ou sa déchéance judiciaire ou nationale. Dans certaines sociétés religieuses ou philosophiques, on réserve les meilleures places à des « dignitaires ». Qu’est ce  qu’un dignitaire a de plus que les autres ? Et quand on se propose de rendre aux SDF ou aux migrants «  un minimum de dignité », qu’est ce que cela veut dire ? Qu’est ce donc qu’un minimum de dignité ? Y a-t-il un maximum ?

C’est par souci de dignité que certains s’indignent : «  je trouve ma dignité dans l’indignation. Je m’indigne soit parce que tu ne reconnais pas ma dignité soit parce que je ne reconnais pas la tienne… », Curieuse sémantique ! Bizarrerie du vocabulaire qui fait de  la dignité et de l’indignité un couple fidèle, comme si l’une ne pouvait aller sans l’autre. Entre indigne et indigné il n’y a que l’espace d’un accent aigu… Qu’est ce donc que cette dignité qui mesure tant de choses subjectives?  Quels sont ses rapports avec la pudeur, la pauvreté, l’approche de la mort,  la résistance à la soumission et à  l’asservissement ? …La dignité est- elle en rapport, comme on le dit souvent, avec le travail, la solidarité,  le savoir et l’éducation…Se trouve-t-elle au cœur de l’homme lorsqu’il a perdu tous les éléments de son apparence sociale ? L’ultime cœur de son identité ?

Est-ce un «  propre de l’homme » apparu au temps de la horde sauvage, (S. Freud), avec  l’interdit de l’inceste, le culte des ancêtres, le respect des valeurs du groupe, la hiérarchie, les premières croyances ?

Restons en là et avançons, pour la commodité du propos,  que la dignité c’est aussi le plaisir de l’estime de soi, la fierté d’appartenir à un groupe, à un système de représentation commun et d’y être « reconnu comme tel ». C’est aussi  le refus obstiné de renoncer, sous quelque contrainte que ce soi, à sa singularité et à sa capacité d’identification aux autres hommes.

En bref : La dignité, c’est la pratique de la fraternité.

 LE LOUP ET L' AGNEAU

Depuis plusieurs centaines de milliers d’années s’opposent en nous deux instincts majeurs : la domination du plus apte et l’esprit d’altruisme. Le loup et l’agneau, drôle d’équipage ! Notre espèce est à la fois solidaire et prédatrice et n’applique, collectivement, aucun des préceptes « de dignité » que s’impose ou que réclame l’homme-individu dans ses rapports avec l’autre. Notre espèce est la seule qui peut énoncer des droits et les utiliser comme un alibi non seulement pour s’auto détruire mais aussi pour détruire les autres espèces  et la vie elle-même.

Si nous pouvons parler de dignité humaine, il est bien difficile en revanche de parler de dignité de l’espèce humaine tant celle-ci est prédatrice, irrationnelle, irresponsable et dépourvue de tout déterminisme directeur.

 Même si nous doutons de l’humanité, rien ne nous interdit de croire à la dignité de chaque individu ni à son désir de dignité collective, dés lors qu’il accepte que  la dignité de soi passe par la  reconnaissance de la dignité des autres. Cette conviction a permis à Stéphane Hessel de garder espoir.

Cette question est en prise directe avec nos réflexions prospectives. Il est évident en effet, qu’il ne peut se concevoir de progrès sans promotion de la dignité individuelle et l’émergence d’une dignité humaine collective. C’est à la fois la condition et l’objectif du progrès.

 De quoi parlons-nous ? De changer de comportements consuméristes, de veiller à limiter la pollution de l’eau et de l’air, de militer pour rétablir la biodiversité, produire et consommer bio, d’économiser l’énergie et de mettre un terme à l’exploitation des énergies fossiles….et c’est bien. Nos concitoyens sont de plus en plus sensibilisés et militent avec raison pour « sauver la planète ». Il ne faut cependant pas se faire trop d’illusion. Tout cela est exemplaire, utile et  nécessaire mais loin d’être suffisant.

CLEAN CITOYENNETE

Car les changements de comportements individuels, aussi positifs soient-ils, sont trop souvent  encouragés pour renforcer le contrôle social des uns, donner bonne conscience aux autres, développer de nouvelles activités productives, peindre en vert des produits « bio » ou « équitables » et transformer les loisirs de plein air en aventure éthique, solidaire, voire humanitaire…bref, ils nous conditionnent à la « clean citoyenneté occidentale », à l’écologiquement correct, et chacun s’y engage avec  obéissance, application et  bonne conscience. Tout cela ne remet cependant  pas en cause un système économique qui ne peut vivre que des inégalités sociales et du commerce des biens communs (ex : l’eau).

Les changements décisifs auxquels nous aspirons quand nous rêvons d’une autre civilisation ne peuvent résulter que d’une profonde et globale révolution en faveur d’une économie mondiale exclusivement dédiée à la croissance des égalités et à une rigoureuse épargne des biens non renouvelables ou générateurs d’effets destructeurs du vivant. Sans cette remise en cause  les changements de comportement ne sont que des mesures prophylactiques de survie provisoire.

L'ETHIQUE DU PROGRES

Il faut pour cela mettre un terme à la croissance économique et fixer au « progrès » un objectif éthique aussi prégnant que le partage des richesses naturelles : c’est le droit à la dignité qui doit être proclamé et mis en œuvre comme un droit de l’homme universel transcendant et respectant les diversités culturelle, religieuse, économique, sociale et politique.

Il consiste à :

- protéger la diversité des peuples, des cultures, des patrimoines au même titre que les espèces naturelles dont la diversité est seule garante de la poursuite de l’évolution.

- permettre à chaque homme de disposer d’un rôle dans la cité et d’une reconnaissance sociale, d’affirmer son identité, d’être entendu et compris, d’exposer et de réaliser ses désirs.

- Permettre à chacun la construction de sa propre dignité sur des critères qui incluent le respect de la dignité des autres.

-  Renoncer aux fausses promesses des religions qui opposent les hommes entre eux,  

-  Affirmer avec force notre conviction que l’homme doit prendre la maîtrise de son avenir, car il n’y a ni main invisible du marché, ni prédétermination qui contrôlerait  la marche de notre destin.

- c’est, enfin, accéder à une représentation commune du monde et de la société humaine, sans préjudice pour notre singularité individuelle et notre  diversité culturelle.

Pour comprendre le monde, il faut commencer par comprendre comment les autres le comprennent.

 LE BON SENS DU CONFINEMENT

La dignité pour tous doit être un des objectifs majeurs de la révolution qui se prépare et que la crise sanitaire illustre partout dans le monde en exposant les disparités d’accès à la prévention, à la protection et aux soins  en imposant des mesures discriminantes, supportables voire même plaisantes pour certains, mais insupportables, humiliantes et méprisantes pour tant et tant autres. Que sont les promesses devenues pour nous faire supporter les contraintes sanitaires et qui, sous différentes formes littérairement présidentielles avaient pour objet de reconnaître du bout des lèvres que « certes les temps sont difficiles… et nous avons compris nos erreurs… il faut remettre l’humain au cœur de nos réformes…Le tout dans un insupportable pathos. Mais où était-il donc l’humain avant cette ridicule affirmation assortie d’un coup de menton et d’un avis de changement sans frais?

Je crois avec les naïfs  qui ont parfois raison, que le confinement a peut être été une occasion  de vivre une situation de liberté nouvelle en donnant à chacun la possibilité d’éprouver ses capacités de vivre autrement; d'’en rêver aussi, dans les deux sens du mot vacances, ce que la vie moderne qui a horreur de tout ce qui ralentit son cours,  n’autorise pas. Les confinés (surtout ceux qui se sont abstenus de regarder la télévision) ont pu faire l’expérience de penser autrement le sens de la vie, de vivre un rappel de leur  animalité et, par conséquence, de faire  une redécouverte de leur  état naturel. Une nouvelle vie sociale est née dans la proximité permettant d’exprimer le besoin de fraternité, principale caractéristique de notre espèce qu’on nous a si habilement contraint à refouler. Beaucoup ont compris que cette situation de précarité hors sol devait se vivre dans la révolte, certes, mais aussi dans la dignité, celle d’un locataire qui devra un jour rendre les clés.   MJ

 

 

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