Michel Juffé
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Billet de blog 1 déc. 2021

Que sont les immigrés ? Sont-ils un danger, et de quoi ?

Les « incidents » concernant les immigrés sont continuels et provoquent plus de répulsion que de compassion. Ils ne sont pourtant une menace pour personne (ni invasion ni submersion ni remplacement), et leur exclusion ou relégation n’est qu’une des nombreuses expressions d’un nationalisme xénophobe largement partagée par nos élites républicaines.

Michel Juffé
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Comment peut-on faire le tri ? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes ? […] Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran ? […] Est-ce que la France n’a pas une responsabilité dans le système dont elle a profité longtemps, et dont elle profite encore ? »[1]

Alors que j’avançais dans la rédaction de cet article, j’ai appris, comme tout le monde, que des milliers de réfugiés étaient massés, depuis le 8 novembre, à la frontière polonaise de la Biélorussie, puis qu’ils y avaient été convoyés par les autorités Biélorusses, lesquelles les avaient appâtés en leur promettant l’asile après avoir autorisé des avions de diverses compagnies de les laisser débarquer à Minsk. Très vite, un piège a été dénoncé : les Biélorusses veulent, avec l’appui de la Russie, créer des incidents avec l’Union européenne. A part les deux agences de l’ONU les plus concernées, le HCR et l’OIM (haut-commissariat aux réfugiés, organisation internationale pour les migrations), les réactions politiques, largement commentées par les médias, tendent à dire que les pays de l’UE ne doivent pas tomber dans le piège tendu par la Biélorussie (et le grand frère Russe). Or que demande l’ONU ? Que « le traitement humain des migrants et des réfugiés soit une priorité absolue » ; ce qui implique « un accès immédiat et sans entrave au groupe afin de garantir que l’aide humanitaire soit fournie. » Or 20 jours après, la Pologne n’accepte toujours pas que ces migrants franchissent ses frontières, alors qu’ils pourraient être ensuite, très vite, accueillis dans au moins une dizaine de pays de l’UE. Au contraire, comme si ces migrants (qui ont fui, faut-il le rappeler, des situations périlleuses en Irak, au Yémen, en Syrie et en Afghanistan) étaient complices des Biélorusses, comme le déclare le ministre Polonais de la Défense, le 20 novembre : « Désormais, une méthode légèrement différente a été adoptée par les migrants et les services biélorusses... De plus petits groupes de personnes tentent de franchir la frontière en de nombreux endroits ». De plus, une « foule » de 200 personnes armée de pierres et de gaz lacrymogènes, a attaqué des postes-frontières, guidés, « sans aucun doute par les services biélorusses », selon le ministre. Au sein de l’UE, il n’est question que de la provocation du président Loukachenko et des mesures de rétorsion à prendre à son encontre. Il faut croire que les migrants ne font pas partie de l’espèce humaine mais sont seulement des objets de conflit, de négociation et d’exécration.

Aux dernières nouvelles, fin novembre 2021, près de 2 000 d’entre eux sont « rapatriés » en Irak, et à peu près autant sont logés dans un hangar, paraît-il à l’abri du froid et nourris. Il n’apparaît pas que des pays de l’UE soient prêts à en accueillir.

Cet épisode met en relief deux problèmes distincts : celui de la situation réelle (économique, sociale, géographique, etc.) des immigrés (y compris les candidats à l’immigration), telle qu’on peut la mesurer, et les représentations politiques, c’est-à-dire à fins politiciennes, de ce que sont supposés être les migrants (qu’ils aboutissent ou non dans leur parcours de migration).

Immigrants, état des lieux

Rappelons qu’un immigré est quelqu’un qui quitte son pays pour s’installer dans un autre pays où il vivra mieux (habitation, soins, éducation, protection, etc.) que dans son pays d’origine. Dans la suite de cet article, je ne compterai pas les immigrés momentanés, qui résident en France pour une durée limitée (étudiants, travailleurs temporaires, employés d’entreprises étrangères, visites familiales prolongées, etc.).

La population immigrée en France (y compris ceux qui ont acquis la nationalité française) progresse, depuis 1946, en effectif et en pourcentage de la population totale. Elle correspond à 10,2 % de la population vivant en France en 2020 (6,8 millions), contre 7,4 % en 1975 et 5 % en 1946. La population étrangère vivant en France représente 7,6 % de la population totale en 2020 (4,3 millions), contre 6,5 % en 1975 et 4,4 % en 1946. (INSEE)

Le nombre d’immigrés a doublé, en proportion, en 75 ans, en comptant la migration intra-européenne : 1,5 million en 2020, dont 537 000 Portugais. Près de 2,3 millions, dont 560 000 Algériens, proviennent du Maghreb et d’Afrique noire. Ainsi 56 % viennent de pays proches et/ou plutôt liés à la France. La plus forte poussée migratoire vient de l’Afrique, augmentant de 23% en 5 ans, alors que celle des autres États européens n’atteint pas 9%. L’instabilité politique et la misère endémique expliquent en partie cette disparité.

Leur formation. Près de 60 % des nouveaux immigrés en 2019 ont moins de 30 ans : un quart est mineur et un tiers âgé de 18 à 29 ans. Les 15 ans ou plus ont des niveaux de diplômes plus contrastés que l’ensemble de la population : sans diplôme (24 % contre 20 %) ; diplômés du supérieur (43 % contre 30 %). Les femmes sont plus diplômées que les hommes, et le niveau de diplôme des nouveaux arrivants augmente au fil des générations.

Leur emploi. En 2019, 32 % de ceux âgés de 15 ans ou plus sont en emploi début 2020. Les hommes occupent plus souvent un emploi à leur arrivée (39 %) que les femmes (25 %). Les Européens sont généralement un peu plus âgés, diplômés et viennent moins fréquemment en tant qu’étudiants.

Ils occupent 2,7 millions d’emplois en 2017 (un taux de 56 %, contre 66 % pour le reste de la population). Dans les emplois suivants, ils sont sur-représentés par les Français non-immigrés : 39 % des employés à domicile (hommes ou femmes de ménage), 28 % en sécurité et gardiennage, 27 % des ouvriers non qualifiés des BTP, 22 % des cuisiniers, 17,4 % des agents d’entretien, 14 % des ingénieurs de l’informatique, 13,6 % des assistantes maternelles, 12 % des conducteurs de véhicules, 11,7 % des médecins[2].

En 2020, alors que la population générale ne connait que 7,5% de chômeurs et les Européens 8,5 %, ceux qui viennent d’Afrique sont 16%, d’Amérique 14,4 %, et d’Asie 11,5 %. A un niveau d’études au-delà de bac + 2, on trouve 19,5 % d’Africains,  20 % de non-immigrés, 21,7% d’Européens, 24% d’Asiatiques et 33% d’Américains.

La question des réfugiés

Elle concerne, en 2020, environ 1/3 des entrants en France. Ce n’est donc pas un problème mineur.

Est réfugié, selon la Convention de Genève, les statuts du Haut-commissariat aux réfugiés (ONU) et le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle à la nationalité et qui ne peut se réclamer de la protection de ce pays ».

Le groupe social peut être, par exemple : les homosexuels, les femmes risquant l’excision, les mariages forcés.

Faire partie d’une minorité maltraitée ne suffit pas : il faut établir le caractère actuel et personnel de la persécution. La personnalisation conduit à refuser la qualité de réfugié à ceux qui invoquent des craintes de persécutions concernant de façon générale et diffuse toute une population ou tout un groupe de personnes : une situation générale (comme la guerre) ou l’application de mesures générales à l’encontre d’un groupe de personnes ne peut justifier à elle seule la demande d’asile. Le fait d’être Kurde ou Tibétain n’est pas considéré, en soi, comme un risque d’être persécuté.

Les persécutions ou les craintes de persécution doivent supposer une certaine gravité : une garde à vue de courte durée, un simple contrôle d’identité ne suffisent pas. En revanche, des pressions policières constantes, des mesures vexatoires répétées au point que la personne ne puisse plus vivre normalement, peuvent constituer des persécutions. Celles-ci persécutions doivent être actuelles. Avec de telles restrictions, et les preuves qu’il faut apporter, il n’est pas étonnant que les demandes aient, selon les pays d’accueil, une faible ou moyenne chance d’être acceptées.

En 2013, l’Union européenne a accepté 29 % des requêtes déposées par 461 000 demandeurs d’asile. Sur les 135 700 personnes accueillies, 64 500 ont obtenu le statut de réfugiés, 50 900 la protection subsidiaire et 20 400 une autorisation de séjour pour des raisons humanitaires. La Suède est le pays le plus accueillant (26 395), devant l’Allemagne (26 080), la France (16 155), l’Italie (14 465) et le Royaume-Uni (13 400). Ces cinq pays ont reçu plus de 70 % des demandeurs d’asile ayant obtenu une protection. La France a refusé 83 000 demandes sur 99 000, soit un taux de reconnaissance d’environ 16 %. (Eurostat, juin 2014)

François Héran constate que, contrairement aux déclarations du ministre de l’Intérieur en 2019 (la France est le 1er pays d’Europe pour les demandeurs d’asile) la France a reçu, par million d’habitants, entre 2018 et 2020, beaucoup moins (1 000) de demandes d’asile que l’Allemagne (1 800), l’Espagne (2 100), la Suède (2 000), l’Autriche (1 300), sachant que les pays d’Europe centrale tendent vers zéro[3].

En 2019, sur 833 000 demandes d’asile au sein de l’Union européenne, 295 800 ont été acceptées. Par ordre de nombre d’acceptations : l’Allemagne, 116 000 (33 %), la France 42 000 (14 %), l’Espagne 38 500 (13 %), l’Italie 31 000 (10 %). Ensuite viennent la Grèce (6,9 %), l’Autriche (4,6 %) et la Suède 4 %).

Rapporté à la population totale de chaque pays, le taux d’accueil dans chacun est de 1/648 en Autriche, 1/715 en Allemagne, 1/734 en Grèce, 1/849 en Suède, 1/1 228 en Espagne, 1/1 595 en France, et 1/1 935 en Italie. (Eurostat, 2020)

En prenant le nombre de décisions positives par million d’habitants durant la période 2014-2020, François Héran classe ainsi divers pays ou groupes de pays membres de l’OCDE : Allemagne, 2 312 ; Suisse-Autriche, 1 973 ; Europe du Nord, 1 852 ; Grèce, 1 330 ; Benelux, 830 ; France, 538 ; Europe de l’Est, 24. Héran précise que ces chiffres peuvent être discutés à la marge, mais indiquent des ordres de grandeur incontestables. Il en conclut que l’accueil par les Français est moyen, et « très en deçà de ses voisins ».

En 2020, plus de 516 000 personnes ont demandé l’asile dans les États membres ou associés de l’Union européenne. Faisant partie des trois principaux pays de destination, la France, avec plus de 93 000 demandes, se situait juste après l’Allemagne (122 015) et avant l’Espagne (88 540).

Les demandeurs d’asile, en France, en 2020, viennent, par continent d’origine : 28 071 d’Afrique (dont Guinée, 6 257, Cote d’Ivoire, 5 197 ; Nigeria, 4 559 ; Congo, 3 864 ; Somalie, 2 664) ; 21 804 d’Asie (Afghanistan, 10 364 ; Bangladesh, 5 442 ; Pakistan, 3 235 ; Turquie, 3 595 ; Syrie, 2 240 ; Sri Lanka, 1 675) ; 10 858 d’Europe (Albanie, 2 814 ; Géorgie, 2 450 ; Russie, 2 349 ; Ukraine, 1 965), et 3 636 d’Amérique centrale (Haïti). Sur un total de 93 264 (y compris les demandes de renouvellement) 34,4 % ont été acceptées. (Eurostat)

En attendant la réponse, les demandeurs peuvent percevoir une allocation allant, pour une personne, de 204 à 426 € par mois (selon qu’ils sont ou non hébergés), largement conditionnée au niveau de ressources, de la présentation d’un RIB, de la composition de la famille (avec 10 personnes on a droit à 1 122 ou à 1 344 €, soit 3,74 € par jour par personne). L’allocation a coûté 481 millions en 2020.

Les centres d’accueil pour demandeur d’asile (CADA) sont des structures spécifiques d’hébergement à destination des demandeurs
d’asile. Ils constituent leur principale solution d’accueil, en leur proposant, outre l’hébergement, des prestations d’accompagnement social et administratif. Leur nombre s’élève à près de 360 centres en 2020, soit 43 000 places, qui devraient passer à 46 000 en fin 2021, soit une dépense de 332 millions €.

L’ensemble des dépenses reliées au droit d’asile (y compris les « éloignements forcés », qui ont coûté 23 millions) atteint 1,8 milliard.

Des représentations fantaisistes, révélant une xénophobie fortement partagée

Puisque les immigrés sont accusés de tous les maux, je vais chercher à répondre à deux questions, parmi celles qui hantent les esprits et nourrissent des opinions et des actions qui tendent de plus en plus à se tourner vers la discrimination ethnique, religieuse et politique :

  1. Les immigrés envahissent-ils la France, au point qu’ils y seront bientôt dominants et procéderont à un « grand remplacement » (sous-entendu ou bien entendu : des chrétiens par les musulmans, ou des « Blancs » par les « Colorés ») ?

Tout d’abord, nous n’avons pas des hordes de désœuvrés et d’inéduqués envahissant la France à partir, en particulier, de l’Afrique. Et contrairement au préjugé tenace, les Africains (Maghreb et Afrique noire) ne sont pas moins équipés pour s’installer en France que les immigrés d’autres origines. Surprise : la moyenne des jeunes immigrés est plus diplômée que la moyenne des Français ! Or le niveau d’éducation est un facteur d’intégration.

Oui, mais la religion ne leur dicte-t-elle pas leur conduite ? Ceci vise, bien sûr, les musulmans, alors qu’il n’est pas question des autres religions, supposées inoffensives. Une enquête du Sénat estime qu’il existe environ 4 millions de musulmans en France, dont un tiers seulement fréquente régulièrement une mosquée. Combien compte-t-on d’immigrés parmi ces pratiquants ? Impossible de le savoir. Bref, le « remplacement » des deux tiers de Français majeurs se disant sans pratique religieuse par disons un million de musulmans provenant d’Afrique et d’Asie est à peu près impossible. Pas plus que le judaïsme européen en 1933 (9,5 millions, soit 1,7 % de la population, dont 5,5 millions en Pologne et en Union soviétique) ne pouvait représenter la moindre menace pour les pays d’Europe.

Oui, mais ne sont-ils pas les auteurs d’une grande partie des crimes et des délits ? Contrairement aux affirmations des partis d‘extrême-droite (et que ne démentent pas ou très mollement les autres partis), il est impossible de savoir la part des immigrés dans les actes de violence ou d’abus en tous genres, car les statistiques françaises n’ont le droit de mentionner que la nationalité actuelle des auteurs. On peut seulement donner quelques chiffres (source : service statistique ministériel de la sécurité intérieure, avril 2021) : sur 966 auteurs d’homicides, 81% sont Français, 9% Africains ; sur 174 500 auteurs présumés de coups et blessures volontaires (sur les plus de 15 ans), 84% sont Français et 10% Africains (la même proportion que parmi les victimes) ; sur 27 900 auteurs présumés de violences sexuelles (du viol au harcèlement : 54 800 déclarés – la plupart ne le sont pas) 86% sont Français, 9% Africains. La proportion d’auteurs reconnus comme tels est plus grande chez les Africains que chez les Français, mais cela ne signifie pas que les Africains, en général, sont une population criminelle. En revanche, ils font un très bon bouc émissaire, bien visible, puisque, toujours en 2020, 47,5 % des immigrés vivant en France sont nés en Afrique, 32,2 % en Europe et 14,4% en Asie (source : INSEE).

Oui, mais ne nous coûtent-ils pas très cher ? Dans un rapport publié par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le coût de l’immigration est estimé nul dans les États étudiés. En France, la contribution budgétaire nette des personnes nées à l’étranger est de 1,02 % : les impôts et les contributions des immigrés sont un peu plus importants que ce que la France dépense pour leur protection sociale, leur santé et leur éducation. Ce résultat est valable pour la période allant de 2006 à 2018.

2. La France est-elle trop généreuse envers des demandeurs d’asile, dont la majorité, refusée, produirait des illégaux potentiellement dangereux ?

On ne peut pas dire que la France est envahie par les demandeurs d’asile : le taux d’accueil en France (sous tous statuts) était, en 2014, de 28%, en 2015, de 31,5%, en 2017, de 27%,  en 2019, de 38% et en 2020, de 34,4%.

Entre 2014 et 2020, l’Allemagne a accueilli, par million d’habitants, six fois plus de demandeurs que la France. Les Allemands ne se disent pas « envahis » par les immigrés… mais seulement 10% d’entre eux ont voté pour l’extrême droit en 2021.

Les immigrés ne sont un danger à aucun égard. Ce qui est dangereux est de les stigmatiser, de les placer ou maintenir en situation précaire, de les entasser dans des ghettos, de se méfier d’eux systématiquement. Les déboutés du droit d’asile (les 2/3) ne reçoivent plus d’aide financière ou d’hébergement au bout d’un mois. Que deviennent-ils ? On n’en sait pas grand-chose, car on ignore également ce que deviennent les « reconduits aux frontières », à commencer par le nombre de ceux qui devraient l’être et n’y vont pas.

De l’accueil des « étrangers » à l’acceptation des autres, en tant que membres de la famille humaine

Au lieu d’imaginer une impossible entrée d’indésirables – ils ne commettent ni invasion (ce n’est pas une armée), ni colonisation (ils n’asservissent pas la population locale), ni submersion (ils n’ont rien d’une inondation catastrophique), ni remplacement (il n’y a aucune extinction de la population locale) - les acteurs et observateurs des politiques publiques concernant les immigrés feraient mieux de se préoccuper :

- De la qualité de leur accueil, à commencer par la prise en compte de leur situation antérieure et des périls qu’ils ont encouru durant leur trajet jusqu’en France (sachant que près de 23 000 d’entre eux sont morts en tentant de traverser la Méditerranée entre 2014 et 2021) ;

- De la simplification des démarches d’accueil et d’insertion, avec une « présomption d’innocence » des nouveaux arrivants (sachant qu’au sein de l’Union européenne, il n’existe aucune législation commune[4] et que, en particulier, les délais de traitement des dossiers peuvent être très variable – entre quelques mois et quelques années) ;

- De l’élaboration, de l’adoption et de l’insertion dans les traités de l’Union européenne de règlements qui harmonisent l’accueil des migrants et leur accès à l’ensemble des pays membre de l’UE ;

- De la prise en compte réelle de leurs capacités et qualifications, sachant qu’en moyenne ils sont plus diplômés que les non-immigrés (et de l’extension de cette prise en compte à tous les pays de l’Union) ;

- Du nombre (l’Allemagne y emploie 6 000 personnes, la France, 1 500), de la qualification – et du niveau de rétribution - de ceux qui les accueillent et les suivent dans leur parcours d’insertion sociale, économique, juridique ;

- De l’éducation des nationaux (qui descendent tous, à plus ou moins long terme, d’immigrés) à l’hospitalité, en favorisant les contacts entre familles d’immigrés et autres.

Ces propositions restent dans le cadre d’une nette distinction entre « nationaux » et « étrangers ». Or, parler de « migrants », d’ « immigrés », d’ « immigrants », de « flux migratoires » - comme je viens de le faire - repose sur plusieurs présupposés :

- Celui qu’il est « naturel » qu’on habite un territoire (village, ville, région, pays, continent) et qu’en changer pour aller vivre ailleurs est une migration. En d’autres termes une migration est un intervalle entre deux sédentarités ; les « nomades » sont ainsi des populations bizarres, voire douteuses. C’est ainsi que les Roms (tous descendants d’un seul groupe venant d’une ville de l’Inde du Nord), qui sont probablement 15 millions dans le monde, dont 9 à 12 millions en Europe, sont considérés – dans l’imagerie populaire - comme des « nomades » ou « gens du voyage », donc des éternels migrants, des éternels « étrangers ».

- Celui qu’il existe, partout sur Terre, deux catégories de populations : « Nous » et « Eux », c’est-à-dire, par exemple, les Français (Anglais, Chinois, Boliviens, voire Bretons, Corses, Californiens, Saxons) et les Étrangers ; les Français (Anglais, etc.) qui vont vivre ailleurs ne sont pas considérées par Nous comme des « migrants » ; ce sont des « expatriés », ce qui veut dire que partout où ils vont ils ne sont jamais, de leur point de vue, des étrangers ; en revanche les « étrangers » venus s’installer en France (Angleterre, etc.) restent des étrangers et c‘est pourquoi leurs descendants sont réputés « issus de l’immigration ».

- Celui que, fondamentalement, l’humanité n’a aucune unité (sauf artificiellement par le biais des Nations Unies ou autres coalitions ou alliances ou accords de coopération), puisque l’identité de tout être humain est d’abord nationale (on peut avoir plusieurs passeports mais chacun ne peut être délivrés que par un État reconnu par ce qu’on appelle la « communauté inter-nationale »). La xénophobie est donc une position culturelle « par défaut ». La xénophilie est le revers de la même pièce, car elle repose aussi sur la croyance qu’existent des nationaux et des étrangers. L’arbitraire est ainsi devenu « naturalisé ». Au point qu’on peut devenir Français par « naturalisation ».

Si l’on admettait : 1° qu’il n’est pas obligatoire d’appartenir à un territoire pour y vivre, plus ou moins durablement ; 2° qu’il n’existe pas (c’est-à-dire qu’on cesse d’adhérer à cette opposition) des « nationaux » et des « étrangers » (il faudrait alors être identifié par d’autres critères : un numéro universel de sécurité sociale par exemple) ; 3° que l’humanité est une, à travers et avec toutes ses apparences physiologiques, sociales, culturelles, etc., tout le monde serait gagnant, sauf les États-nations, qui seraient voués à une plus ou moins rapide extinction.

Je terminerai en citant cette phrase de Montesquieu, qui devrait servir de guide à tout humanisme : « Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. » (Pensées, n° 741)

[1] « Un déni d’humanité insupportable », J.M.G. Le Clézio, L’Obs, 11 janvier 2018.

[2] Les métiers des immigrés, septembre 2021, DARES : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/603e003378fb28cf5870f021de8a0ff4/Document%20d%27%C3%A9tudes_metiers_immigr%C3%A9s.pdf

[3] Titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » au Collège de France. Cours du 5 novembre 2021, Chiffres en débat. Accessible sur le site du Collège de France.

[4] Catherine Wihtol de Wenden, Les incommunications de l’Europe sur la crise des migrants et des réfugiés, Hermès, 2017/1, n° 77. Auteur de Faut-il ouvrir les frontières ? Presses de Sciences Po, 2017.

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