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Billet de blog 9 déc. 2022

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Le devenir de la Crimée… et la place des Tatars

Dans notre livre Vlad le destructeur (Éditions l’Élan des mots, 2022), nous avons parlé de la Crimée comme un des points-clefs de cette guerre. Son destin est, depuis peu, à la fois évoqué et éclipsé : personne ne sait ce qu’elle va devenir. Un retour sur son histoire devrait permettre d’envisager le possible et le souhaitable, et de se préoccuper du sort des Tatars, ces grands oubliés.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Commençons, arbitrairement, avec l’invasion de la Crimée en 1475 par les Turcs ottomans et les Tatars, qui formaient, depuis 1441, un khanat, débordant largement (vers le nord et le nord-est) la péninsule. Pendant trois siècles les Cosaques habitant les bords du Dniepr tentent de les déloger : en vain. Cependant, lorsque le Cosaque Khmelnytskyï s’attaque aux Polonais, en 1648, les Tatars lui viennent en aide. Lorsque, en 1710, une première Constitution ukrainienne est écrite, elle spécifie qu’une alliance entre Ukraine et khanat de Crimée doit s’établir, contre les Russes. Lorsque prend fin, en 1774, une guerre de six ans entre Russes et Turcs, le khanat de Crimée devient indépendant. Pour peu de temps : il est annexé à la Russie en 1783, année où le port de Sébastopol est créé, sous l’autorité de Catherine II.

Les Tatars, éleveurs, sont chassés ou massacrés au profit de cultivateurs, sous la « protection » des Cosaques. En 1785, pour russifier la Crimée, Catherine démobilise les soldats qui acceptent de s’y installer.

Alors qu’au milieu du XVIIe siècle les Tatars forment encore 90% de la population, 300 000 émigrent en Turquie au début du XIXe siècle ; puis 440 000 entre 1854 et 1858. La guerre de Crimée (1853-1856), perdue par la Russie, ne change rien à leur sort. Ils ne sont plus que 35% de la population en 1891.

En 1917, entre autres peuples revendiquant l’indépendance, les Tatars établissent une « République populaire de Crimée », tout en proclamant leur unité avec l’Ukraine. L’été 1917, le parlement d’Ukraine discute avec le gouvernement russe de l’inclusion de la Crimée dans l’Ukraine. Or, les Russes ne veulent pas lâcher la mer Noire, Odessa, Kharkiv, Kherson, etc., car ce sont des centres industriels et des voies commerciales.

Réunis en congrès du 7 au 10 mars 1918, les délégués des soviets de Tauride adoptent une résolution du Politburo de la RSFSR : « L’autorité des Soviets doit être établie dans chaque territoire de l’Ukraine, comme l’expression de l’ensemble des travailleurs ; et nous soutiendrons ces autorités avec nos camarades prolétaires d’Ukraine par tous moyens possibles. Nous ne reconnaissons aucune autre autorité. » Fin mars 1918, une « République socialiste soviétique de Tauride » dure un mois, renversée par les Tatars de Crimée. Un gouvernement régional de Crimée, formé en juin 1918, dure quelques mois.

En 1917, la Crimée compte plus de Russes (40%) que de Tatars (30%) et d’Ukrainiens (10%). En 1926 : 42%, 25%, 10%.

Après 4 ans de confusion pendant la guerre civile, la Crimée devient, en 1922, « République socialiste soviétique autonome de Crimée », membre de l’URSS. Elle demeure ainsi jusqu’en 1944. Elle subit les mêmes oppressions (famine, déportations, assassinats) que l’Ukraine. Dès 1928, les Tatars sont à nouveau déportés ; la langue tatare est interdite. Les Russes, de 42% (300 000) en 1926, passent à 50% (560 000) en 1939. La Crimée dépend fortement de l’Ukraine : nourriture, eau, électricité, industrie.

Durant la Seconde Guerre mondiale elle est le théâtre de combats acharnés. Accueillis en octobre 1941 comme des libérateurs, les Allemands détruisent des centaines de villages de montagne, peu avant le retour des Soviétiques.

En 1944, près de 230 000 habitants sont déportés, comme « colons spéciaux », en Sibérie et en Asie centrale, dont 190 000 Tatars, accusés de collaboration avec les nazis. La moitié d’entre eux meurt durant le transport en wagons à bestiaux, ou dans les deux ans qui suivent.

Dès 1946, la Crimée n’est plus une république mais une province (oblast) de Russie, repeuplée de Russes. Les noms de lieux sont russifiés. L’économie de la péninsule est très affaiblie par les nombreuses destructions et la perte d’un tiers de sa main-d’œuvre. En 1948, plusieurs localités (dont Simferopol et Sébastopol) demandent l’unification de l’Ukraine et de la Crimée. Cette même année Sébastopol est détachée de la Crimée, et directement rattachée à Moscou.

La Crimée « transférée » à l’Ukraine en 1954 n’est pas un « cadeau » de Khrouchtchev, car l’Ukraine est une République Socialiste Soviétique, ce qui garantit la présence pérenne des Russes, qui sont alors 71%, pour 22% d’Ukrainiens. Ce transfert coïncide avec le tricentenaire du traité de Pereyaslav (1654), fêté en grande pompe, et présenté comme une « réunification » de l’Ukraine avec la Russie, ces deux peuples partageant une histoire et une culture commune. Il en résulte que le nombre de Russes en Crimée augmente d’un million. De plus, le russe, langue administrative, continue à être enseigné et parlé en très grande majorité. En 1989, 67 % des habitants se considèrent Russes contre 25,6 % Ukrainiens.

Ce transfert, lourd de conséquences, passe inaperçu en Occident.

Les Tatars, réhabilités en 1967, doivent attendre 1990 pour pouvoir retourner en Crimée. En 1991, ils sont 150 000, et, bien qu’ayant été fortement spoliés, n’ont pas obtenu d’indemnités.

Le 20 janvier 1991, la Crimée se déclare « république autonome » au sein de l’Ukraine. Au référendum tenu en décembre 1991, le oui ne recueille que 56 % de votes en Crimée et 59 % à Sébastopol, de loin les plus bas scores du pays. Alors que la moyenne est de 92,26%, avec des maxima dans l’ex-Galicie : 98,1% à Lviv, par exemple.

Début 1992, la Crimée adopte une constitution, par référendum. Kravchuk, alors président de l’Ukraine, affirme que la sécession de la Crimée est une soumission au « chauvinisme russe » et que la séparation de la Crimée serait un désastre économique. S’adressant aux Criméens : « En 1954, l’Ukraine reçut une poupée cassée. Nous l’avons réparée, et maintenant ils la veulent. »

Cependant, le parlement de Crimée déclare l’indépendance le 5 mai 1992 (118 voix contre 28). Le 6 mai, ce vote est amendé : « la République de Crimée est une partie de l’État de l’Ukraine et détermine ses relations avec l’Ukraine sur la base de traités et accords ». Néanmoins, le parlement Ukrainien annule le vote Criméen, par 340 voix contre 6. Parmi les plus violents opposants à l’indépendance, on compte le chef des 190 000 Tatars déportés.

Le 14 octobre 1993 est créé le poste de président de la République de Crimée, qui favorise la soumission de la Crimée à la Russie. Il est destitué en 1995, et la constitution abolie. La République de Crimée redevient la République autonome de Crimée. Une constitution est ratifiée par Russes et Ukrainiens en 1998. Celle-ci spécifie que les actes officiels doivent être publiés en ukrainien, en russe et en tatar de Crimée. En 2000, la population Tatare est remontée à 300 000 habitants, qui vivent dans des conditions précaires.

En 2003, 94,4 % des habitants de la région de l’Ouest parlent l’ukrainien, alors que les régions du Sud et de l’Est sont majoritairement russophones, respectivement 82,3 % et 86,8 %.

Le 23 janvier 2005, après son élection, Viktor Iouchtchenko déclare : « Nous, les citoyens d’Ukraine, sommes devenus une nation unie. Personne ne peut nous séparer, que ce soit sur la base des langues que nous parlons, des religions que nous pratiquons ou des opinions politiques que nous choisissons. »

Dans l’ensemble du pays, les foyers où l’on parle les deux langues à la maison passent de 32% en 1992 à 17,1 % en 2011. En Crimée la part des russophones augmente de 58 % en 2001 à 65 % en 2014. 84 % des habitants déclarent le russe comme langue natale. L’enseignement primaire est à 96 % en russe.

L’amplification du conflit entre l’Ukraine et la Russie, en 2013, a de fortes répercussions en Crimée. Après la destitution du président de l’Ukraine, le 22 février 2014, des violences éclatent en Crimée. Des groupes d’autodéfense russophones occupent des lieux publics, et un gouvernement autoproclamé s’installe, avec la promesse d’une intervention russe. Le 11 mars, le parlement de Crimée vote la sécession, puis le rattachement à la Russie (non reconnu par l’Ukraine, et non agréé par l’ONU). 30 000 soldats russes sont déployés en Crimée. Le 16 mars, un référendum propose soit le rattachement à la Russie, soit le retour au statut de 1992. Le rattachement l’emporte avec 96 % des voix, dans un territoire peuplé à 58 % par des Russes, 24 % d’Ukrainiens et 12 % de Tatars.

Le 18 mars 2014, Poutine s’adresse à la Douma, aux membres du Conseil de la Fédération, aux gouverneurs des régions russes, aux représentants de la société civile et à ceux de Crimée et de Sébastopol. Il rappelle que divers peuples ont vécu ensemble en paix en Crimée, et estime « juste » qu’à l’avenir la Crimée dispose de trois langues « sur pied d’égalité » : russe, ukrainien, tatar. La décision de transférer ce territoire à l’Ukraine en 1954 a été « prise en violation flagrante des normes constitutionnelles qui étaient en vigueur à l’époque même ». Mais ceux qui voulaient renverser le pouvoir en Ukraine « ne reculaient devant rien. Ils ont eu recours à la terreur, à l’assassinat et aux pogroms. Des nationalistes, des néo-nazis, des russophobes et des antisémites ont exécuté ce coup d’État. Ils continuent à donner le ton en Ukraine jusqu’à ce jour. […] nous pouvons tous clairement percevoir les intentions de ces héritiers idéologiques de Bandera, le complice d’Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale. » Ce discours préfigure ce qui va se passer en 2022.

Les Tatars ont en majorité rejeté l’annexion. Ils sont stigmatisés et discriminés. Le gouverneur de la Crimée déclare le 22 septembre 2014 : « Toutes les actions qui viseront la non-reconnaissance de l’annexion de la Crimée à la Russie, la non-reconnaissance des dirigeants du pays, seront poursuivies en justice, et la réaction sera très dure. » Des milliers de Tatars se réfugient à Lviv ou en Pologne.

En 2016, la Crimée compte 1,9 million d’habitants, dont partent 140 000 Tatars et Ukrainiens dans les années suivantes. Au 1er janvier 2019, la population s’élève à 2 355 000 personnes, dont 1 493 000 (65,3 %) Russes, 343 000 (15 %) Ukrainiens et 232 800 (10,2 %) Tatars de Crimée.

Le 18 mai 2018, Poutine inaugure un pont de 19 km de long traversant le détroit de Kertch, reliant la Russie à la Crimée.

Nous en sommes toujours là, en décembre 2022. L’armée Ukrainienne s’est attaquée à la flotte (russe) de la mer Noire, à trois bases aériennes militaires, puis au pont de Crimée. Bien qu’il soit fréquemment parlé d’une reconquête de la Crimée par voie de terre, rien ne va dans ce sens.

Résumons :

La Crimée s’est déclarée indépendante pour de très courtes périodes : 1775-1783, novembre 1918-avril 1919, mai 1992-mars 1995. Cette indépendance n’entraînait pas l’autonomie, car la Crimée était toujours soumise aux tentatives de l’Ukraine et de la Russie de la « récupérer » d’une manière ou d’une autre. Tout le reste du temps – plus de 250 ans – elle a été rattachée à l’un ou l’autre pays.

Après avoir été des pillards, des esclavagistes et des éleveurs de chevaux, les Tatars de Crimée ont constamment – depuis 1783 - été soumis à des menaces, des abus, des déportations et des exterminations[1]. Surtout par les Russes, d’où leur refus du rattachement de la Crimée à la Russie, et leur départ massif en Ukraine. En 2014, ils sont 282 000 en Crimée (13,4% de la population). Ils ne sont plus que 232 000 en 2019, (10% d’une population de 2,3 millions).

Le fait est que la majorité des habitants de Crimée parle russe, se sent plutôt Russe de culture (mais pas forcément politiquement), est orthodoxe et, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, reste discrète. Apparemment, personne ne leur demande leur avis, bien que tout le monde ait une opinion sur le devenir de la Crimée.

Envisageons trois options :

- La Crimée réintègre l’Ukraine, avec des règles d’autonomie qui protègent son administration, ses minorités (principalement les Tatars), ses liens avec la Russie et d’autres pays (comme la Turquie) ;

- La Crimée est reconnue comme une partie de la Russie, également avec des règles d’autonomie du même genre ;

- La Crimée devient un État indépendant, reconnu par les Nations Unies, et met en pratique les règles d’autonomie indiquées ci-dessus, en restituant aux Tatars ce dont ils ont été spoliés.

Cette option est la moins probable : elle déplaira autant aux Ukrainiens qu’aux Russes. Elle est pourtant la plus stable et la plus pacifique.

[1] La situation des tatars de Crimée, Rapport du Conseil de l’Europe, 16 avril 2021.

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