Un million de vaccins... par jour !

Le gouvernement s’est engagé à vacciner 60% de la population des plus de 15 ans, au plus tard au cours du 2e semestre 2021. C'est bien trop tard : pour être à peu près sûr d’un effet durable il faut vacciner près d’un million de personnes par jour pour avoir terminé à mi-avril ou cinq cent mille par jour pour y parvenir fin mai et non d'ici la fin de l'année 2021.

Démonstration en quatre temps : 

  1. Qui faut-il vacciner ?

 Partons du nombre de résidents (français et étrangers habitant le plus souvent en France) : 71,6 millions (dont 4,9 millions d’étrangers). Faut-il ajouter les 900.000 clandestins (chiffres estimés en fonction des prestations médicales et de diverses extrapolations difficiles à justifier) ?

L’accord semblant être général sur ce sujet, il faut déduire les moins de 15 ans, soit 12,68 millions (INSEE). A cause de la majorité à 18 ans, il est probable que cette déduction touche encore 2,48 millions (3/5 de 4,141 millions, INSEE). Reste donc à vacciner : 56,44 millions d’adultes, si tout le monde doit être vacciné. Disons 57 millions si on retient plus de 500.000 clandestins qu’on arriverait à se faire vacciner (anonymat garanti, etc.).

Se posent alors deux questions délicates : quel % d’individus doit être vaccinés pour assurer la fameuse « immunité collective » ? Faut-il vacciner tout ou partie de ceux qui ont été guéris du Covid ?

Qu’est-ce que l’immunité collective ? D’abord qu’est-ce que l’immunité, dans le domaine de la santé ? C’est la capacité de l’organisme, par divers moyens, de résister de manière spécifique à l’intrusion d’un corps étranger (virus, bactérie, parasite) capable de détruire des cellules. Cette immunité peut être stimulée par la vaccination, laquelle consiste à pousser l’organisme à produire des anticorps qui neutralisent le virus. L'immunité collective est réalisée lorsqu’un certain pourcentage d’une population donnée est protégé contre une infection, de sorte qu’une nouvelle infection ne va plus transmettre l’agent pathogène car celui-ci rencontre trop de sujets protégés. Jusque-là c’est à peu près clair.

Ce qui l’est moins est le mode de fixation de ce pourcentage. En théorie il dépend du taux de reproduction de base de la maladie (dit R0). Plus celui-ci est élevé plus le pourcentage d’individus immunisés doit être élevé. Le calcul est le suivant : immunité collective = 1 - 1/R0. Or, le R0 du COVID19 n’a cessé de fluctuer depuis mars 2020, compte tenu des diverses mesures de confinement, et il semble s’être stabilisé un peu en dessous de 1 depuis fin décembre 2020. Si on regarde tant soit peu la littérature scientifique sur le calcul du R0, c’est le vertige : divers modèles sont en concurrence et on finit par comprendre que le R0 est calculé en fonction d’autres indicateurs, tels que : le nombre de nouveaux cas d’infection par jour (ou par semaine) ; le nombre d’hospitalisations (mesure du degré de gravité) ; le nombre de guérisons ; le nombre de personnes en réanimation ; etc.

Au début de l’épidémie 12 équipes scientifiques ont cherché à calculer le R0 de la nouvelle maladie : leurs résultats ont varié du simple au quintuple (de 1,5 à 6,68), selon une étude publiée par deux chercheurs italiens en février 2020. https://www.pagepress.org/journals/index.php/idr/article/download/8516/8184

Autrement dit, le R0 reste un indicateur parmi d‘autres. Se fier à lui seul pour calculer le pourcentage d’individus immunisés parait risqué. De plus, le pourcentage, souvent évoqué, de 70% de la population ne veut plus dire grand-chose puisqu’il a été donné par l’institut Pasteur le 15 avril 2020, alors que le R0 était estimé à 3,3. (une mise à jour du 9 septembre 2020 ne modifie pas ce % et n’indique pas que le R effectif est passé à 1,3 au 30 août 2020).

Ensuite, le pourcentage indiqué (70% ou autre) n’est qu’une moyenne : peut-être que par endroits il suffirait de 50%, pour aller en d’autres jusqu’à 90%.

Bref, nous ne savons pas quel doit être le pourcentage d’individus immunisés pour atteindre cette « immunité collective » tant vantée.

 Même lorsque l’immunité de groupe est atteinte dans une population, rien n’empêche que des épidémies importantes se déclarent, par exemple dans des régions où les taux de vaccination sont faibles. Tant que nous ne comprendrons pas mieux l’immunité au virus de la COVID-19, il ne sera pas possible de savoir quelle proportion d’une population est immunisée et combien de temps cette immunité dure, et encore moins de faire des prévisions pour l’avenir. De plus, même si le risque de maladie grave et de décès est plus élevé chez les personnes âgées ou présentant des affections sous-jacentes, elles ne sont pas les seuls sujets à risque. Enfin [...] on commence seulement à comprendre les conséquences de la maladie sur la santé à long terme des personnes atteintes, y compris de ce que l’on appelle désormais les « formes longues de la COVID-19 ». […] La plupart des personnes infectées par la COVID-19 développent une réponse immunitaire dans les premières semaines suivant l’infection. Des recherches sont toujours en cours pour déterminer la force et la durée de cette protection. L’OMS examine également si la force et la durée de la réponse immunitaire dépendent du type d’infection dont souffre une personne : sans symptômes (asymptomatique), légère ou grave. Au niveau mondial, les données des études de séroprévalence montrent que moins de 10 % des personnes étudiées ont été infectées, ce qui signifie que la grande majorité de la population mondiale reste exposée à ce virus.    (OMS, 31 décembre 2020)

 On se dit qu’il vaudrait mieux vacciner le plus de personnes possibles, autrement dit tous ceux qui accepteront d’être vaccinés. Faut-il y inclure ceux qui ont déjà été victimes du virus ? 2.737.884 cas sont confirmés au 6 janvier 2021. Comme les formes asymptomatiques ne sont détectées que si leurs porteurs se font tester, c’est peut-être 2 fois plus. Comme il n’est pas prouvé que l’immunité par suite de la guérison (estimée à 203.426 à la même date) est permanente, ceux qui sont guéris ne sont pas certains d'être à l’abri.

 Conclusion : toute la population résidente de France (y compris outremer) peut et doit être vaccinée. Nous revenons aux 57 millions d’individus comptés ci-dessus. Admettons qu’il existe 10% à 12% d’irréductibles qui ne se feront pas vacciner (le vaccin n’est pas obligatoire), nous arrivons à environ 51 millions. Sachant qu’il est probable qu’il faudra deux doses de vaccins par personne, cela donne 102 millions de doses.Qui peut vacciner ?

 2. Qui peut vacciner ?

Les infirmiers sont 744.000, dont 483.600 hospitaliers (en 2020). Admettons que ceux-ci sont occupés par d’autres tâches (y compris vacciner les personnels des hôpitaux), il en reste 261.000 pour vacciner la population. Les médecins sont 226.000, dont environ 45.000 hospitaliers. On peut y ajouter 8.600 internes. Les pharmaciens sont 55.580 (dont 6.900 hospitaliers) répartis en 22.500 officines.

 Nous parvenons à un total de 551.000 personnes aptes à vacciner. Certains ont proposé d’y ajouter les vétérinaires, 18.149 personnes. Cela ne changerait pas grand-chose. On pourrait aussi faire appel aux kinésithérapeutes - 90.000 – qui pourraient se déplacer dans ces centres de vaccinations.

Admettons que les personnels soignants se vaccinent eux-mêmes, cela donne 1,142 million, et même plus de 1,4 millions’ils vaccinent aussi le personnel admnistratif et technique.

Il faut donc organiser la vaccination d’un peu moins de 50 millions de résidents non-soignants, sur l’ensemble du territoire.

3. Dans quels délais faut-il vacciner ?

 Je vais proposer deux cas de figure.

1° Il est à craindre que, entre les nouveaux variants plus contagieux, les rebonds imprévisibles de l’épidémie, la lassitude et par suite le relâchement des précautions (au bout de 10 à 12 mois de restrictions), le virus se remette à proliférer rapidement (par exemple, R effectif à 1,5). Auquel cas le plus vite la population entière sera vaccinée, le plus vite l’épidémie prendra fin, et on peut se fixer 4 mois (à dater du 1er janvier 2021) comme délai raisonnable, soit 120 jours. En ce cas, il faut que, en moyenne, 425.000 personnes soient vaccinées par jour, y compris jours fériés, chômés, etc. Si on veut que deux doses soient administrées durant la même période on monte à 850.000.

2° Etant admis que la vaccination des plus exposés aux formes graves aura lieu avant toutes les autres, on peut en déduire que, passée l’urgence, le nombre des vaccinations par jour peut être réduit. On peut donc admettre que l’ensemble de la vaccination se déroule sur 8 mois (hypothèse assez souvent avancée). Auquel cas, on reste à 425.000 vaccinations par jour.

 Dans le 1er cas, chaque vaccinateur potentiel doit traiter en moyenne 2 personnes par jour. Admettons qu’une partie d’entre eux s’y refuse, que d’autres soient indisponibles, que la plupart vaccinent 5 ou 6 jours sur 7, et disons que chacun devra vacciner 3 personnes par jour. Admettons aussi que chaque vaccination prenne, en moyenne, 20 minutes, chaque vaccinateur devra donner 1 heure de son temps par jour. Dans le 2e cas, suivant le même calcul, ce sera ½ heure par jour.

 Mais tout cela ne tient compte ni des variations dans les quantités de vaccinations par jour en fonction des urgences et priorités, ni de la disponibilité des doses de vaccin. Se pose donc la question du rythme.

4. A quel rythme faut-il vacciner ?

 On peut admettre (avec un léger arbitraire) que les plus urgents sont :

- Les plus de 75 ans, y compris les résidents des logements médicalisés (EPHAD et autres) : 6,34 millions soit 9,5% de la population française. Si on ajoute, en admettant la même proportion, 513.000 résidents étrangers (sur 5,4 millions), on arrive à 6,853 millions ;

- Le personnel nécessairement en contact étroit avec la population : soignants, pompiers, forces de l’ordre. Je ne compte pas les enseignants, peut-être à tort. J’ai mis à part le personnel soignant, qui se vaccine lui-même, selon ses propres modalités. Si on compte tous les pompiers (253.000), les policiers nationaux (153.000), les policiers municipaux (23.000) et les gendarmes (97.000), on parvient à un total de 526.000.

- Les sans domicile fixe (sans limite d’âge), population la plus fragile qui soit : 300.000 (selon la fondation abbé Pierre) ;

Soit un total de 7,68 millions de personnes à vacciner d’urgence, qu’on va arrondir à 8 millions pour simplifier. Si on leur applique la règle de 850.000 vaccins par jour, il faudra 9 jours pour les vacciner tous. C’est probablement impossible, étant donné les délais d’acheminement, de mise à disposition, de prise de contact avec ces millions de personnes. Ne peut-on envisager qu’elles seront vaccinées en 20 jours (1re dose) ? Puis, 10 nouveaux jours pour la 2e dose (en admettant que les capacités de vacciner auront doublé au bout des 20 premiers jours) ? Ainsi la totalité des plus exposés serait vaccinée au bout d’un mois. Ce serait un allègement pour tous, les pires craintes étant écartées.

Une deuxième vague de vaccination peut toucher le reste de la population à vacciner, soit 42 millions, sans établir d’autres priorités, car les cas sont trop variés : plus âgés, plus en contact, moins mobiles, déjà cas positif (ou l’inverse), etc. Selon l’hypothèse retenue (entre 850.000 et 425.000 vaccinations par jour), et admettant la durée totale de cette deuxième vague ira de 7 semaines (environ) à 14 semaines (environ), et sera terminée – en supposant qu'elle commence à mi-février – entre la mi-avril et la fin mai.

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Or ce qui nous est annoncé, depuis le jeudi 7 janvier, avec plus ou moins de disparate, est :

- Un million de vaccinés à la fin du mois de janvier (en partant de 100.000 vaccinés au 10 janvier : 45.000 par jour)

- Un demi-million par semaine en février (soit 71.000 par jour)

- Un million chaque semaine en mars (soit 142.000 par jour, 7 jours sur 7)

La suite est pure spéculation :

- 12 à 14 millions à mi-avril

- 15 à 27 millions à fin juillet

Au 11 janvier 2021, malgré les engagements du gouvernement, nous ne savons toujours pas où en est le nombre de vaccinations (c’est un site privé, CovidTracker, crée bénévolemenent par Guillaume Rozier qui nous renseigne), où en est l’acheminement des vaccins jusqu’à leurs points de distributions, quel est l’échelonnement de la livraison des commandes passées (par au moins au deux laboratoires fournisseurs), quels sont les centres de vaccinations ouverts et à ouvrir dans les prochains jours, quels sont les autres lieux où on pourra être vacciné (lieux privés : médecins, infirmiers, pharmaciens, etc. ; lieux publics : hôpitaux et cliniques, autres).

La France doit recevoir 200 millions de doses de vaccins, et elle dispose de 300.000 à 500.000 personnes aptes et disposées à vacciner, dans des centaines de centres de vaccination ouverts à cette occasion et dans des milliers d’établissements de santé. Avec une mobilisation générale, orchestrée et organisée par l’ensemble des pouvoirs publics (Etat et collectivités territoriales), et faisant appel aux établissements publics et privés, pourquoi ne pourrait-on y parvenir ?

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