La laïcité : 1905 et après ?

La laïcité n’est ni un épouvantail ni une idole ni un bouclier Elle est le socle d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Un peu d'histoire.

Machiavel, Hobbes, Spinoza, Locke, Montesquieu ou Rousseau ne parlent pas de laïcité. Et pour cause : ils parlent de salut du peuple, reprenant la formule de Cicéron : « Le salut du peuple est la loi suprême ». Sachant que laïc vient de laos = peuple, nous ne sommes pas dépaysés. Car encore au XVIIe siècles le laïc est le pendant du clerc (clergé), l’un étant le fidèle dont l’autre est le guide. De même sont distingués civils et militaires.

Le terme laicus est utilisé par les premières églises chrétiennes pour désigner toute personne de la communauté qui n’est ni clerc, ni religieux, mais profane en matière de théologie. Au Moyen Âge, le mot « laïc distingue l'homme commun, qui doit être enseigné, de l'individu « instruit » donc religieux.

On peut à présent, comme Jean Baubérot, distinguer deux processus : la sécularisation et la laïcisation. Cependant, à mes yeux, la sécularisation est le refus de toute autorité surnaturelle et intemporelle, alors que la laïcisation est l’accession du peuple à son propre gouvernement. Un État séculier peut être aristocratique  ou autocratique.

Ferdinand Buisson, un des inspirateurs de la loi de 1905, superpose les deux, lorsqu’il écrit : « La Révolution française fit apparaître pour la première fois dans sa netteté entière l'idée de l’État laïque, de l’État neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique. L'égalité de tous les Français devant la loi, la liberté de tous les cultes, la constitution de l'État-civil et du mariage civil, et en général l'exercice de tous les droits civils désormais assuré en dehors de toute condition religieuse, telles furent les mesures décisives qui consommèrent l’œuvre de sécularisation. » (Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, Hachette 1888)

La loi de 1905

Il est suivi par les auteurs de la loi de 1905, qui se soucient de priver les Églises de tout soutien de l’État mais veillent soigneusement à la « liberté de conscience » et de culte. Sur les 44 articles de cette loi, 22 sont consacrés à la propriété et à la gestion des biens des congrégations religieuses. Le titre V, police des cultes, est entièrement dédié, en 12 articles, à disjoindre manifestations cultuelles et manifestations publiques et à détailler les peines encourues en cas d’infraction. Seuls les articles 31, 32, 34 et 35 précisent la séparation des autorités publiques et des autorités religieuses.

Article 31 : « Sont punis de la peine d'amende prévue pour les contraventions de la 5e classe et d'un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l'une de ces deux peines seulement ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d'exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l'auront déterminé à exercer ou à s'abstenir d'exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d'une association cultuelle, à contribuer ou à s'abstenir de contribuer aux frais d'un culte ».

Article 34 :« Tout ministre d'un culte qui, dans les lieux où s'exerce ce culte, aura publiquement par des discours prononcés, des lectures faites, des écrits distribués ou des affiches apposées, outragé ou diffamé un citoyen chargé d'un service public, sera puni d'une amende de 3 750 euros [chiffre actualisé] et d'un emprisonnement d'un an, ou de l'une de ces deux peines seulement. »

Article 35 : « Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s'exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l'exécution des lois ou aux actes légaux de l'autorité publique, ou s'il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s'en sera rendu coupable sera puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d'une sédition, révolte ou guerre civile. »

Les cultes religieux sont libres de s’exprimer et de s’exercer mais ils ne doivent en rien interférer avec l’autorité de la République. La laïcité y est présente, mais à la marge : ce sont les autorités publiques qui doivent être protégées de possibles attentats, non le peuple en son entier.

Revenons à nos auteurs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Que veulent-ils promouvoir ?

- Une République dont l’autorité soit le peuple et lui seul, et non un clergé ou une royauté représentant Dieu sur Terre. C’est plutôt le peuple qui doit avoir des représentants ou des mandataires : rois, princes, doges, sénateurs, députés, etc. Si certains préfèrent la démocratie (Spinoza, Rousseau) d’autres comparent les qualités des régimes (Hobbes, Montesquieu), et tous s’attachent à la suprématie d’une autorité législative ;

- Une totale liberté d’expression, notamment écrite, précisément pour pouvoir débattre des principes et des pratiques républicains ; aucun en revanche ne prône une totale liberté des mœurs ou n’incite à transgresser les lois (sauf si elles se révélaient nuisibles au peuple, disent Spinoza et Locke) ; sachant que durant ces siècles, les livres reçoivent un imprimatur et que les écrits antireligieux (ou qui apparaissent comme tels) paraissent « sous le manteau » ;

- Un rôle moral joué par les religions instituées ou toute autre croyance qui conduira à la paix et à la concorde entre humains (le monde vivant n’est pas encore pris en compte). En 1930, Freud, pourtant « incroyant » estime que les religions ne sont pas que des phénomènes névrotiques, mais peuvent aussi être d’un grand secours pour tous ceux qui n’ont pas une suffisante maturité ;

- Un effort soutenu pour éduquer le peuple, lui faire comprendre les lois de la nature, le rendre capable de porter un jugement sur les lois humaines, lui ouvrir les yeux sur les vérités et les mensonges des religions ; pour Kant le véritable citoyen est quelqu’un qui sait lire (ce n’est pas que de l‘élitisme : c’est un moyen d’arriver à penser par soi-même au lieu de suivre les leçons données en chaire).

Commençons par ce qui fait le plus débat : la liberté d’expression.

Il est nécessaire, comme l’exige Charlie Hebdo, de ne pas introduire un délit de blasphème dans la loi. Cela ne fait aucun doute, surtout lorsqu’on est assassiné pour avoir « blasphémé ». Nous sommes pourtant encore très loin du compte… de la liberté d’expression. L’argent que l’État consacre à l’audiovisuel public se monte à 1 % de son budget (3,8 milliards prévus pour 2017) ; pendant ce temps les  médias publics et privés engrangent deux fois plus de recettes (8 milliards estimés pour 2016). Seuls trois organes de presse écrite quotidienne et hebdomadaire à grande diffusion – Le Canard Enchaîné, Charlie Hebdo et Médiapart – n’ont pas de recettes publicitaires et n’ont pour actionnaires que les rédacteurs et les lecteurs. Au sein de l’audiovisuel public seule la chaîne parlementaire ne fait pas de réclame ou de propagande. En revanche, elle rend publics des témoignages et des reportages qui attestent son autonomie, comme  lorsque cinq juges d’instruction exposent, durant 52 minutes, les pressions qu’ils subissent de la part de leur ministre, les affaires étouffées ou retardées, etc. (L’affaire de tous, LCP Assemblée nationale, 1re diffusion 12 septembre 2011). Les autres chaînes publiques font presque toujours appel à leur réservoir d’intellectuels et essayistes « de service » ; lorsqu’un débat a lieu elles ne laissent pas aux invités le temps de développer des arguments.

La presse écrite et audiovisuelle d’information devrait être entièrement séparée non seulement de l’Église, mais des pouvoirs publics gouvernement et des groupes financiers et industriels, quels qu’ils soient. Voici de quoi ajouter à la loi de 1905 sur la laïcité ! Et ce serait donner un contenu à l’article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » Tout citoyen : nous en sommes très loin, malgré l’existence des « réseaux sociaux ». L’accès libre et aisé à la « libre communication » est embryonnaire.

La laïcité c’est aussi, et d’abord, l’autorité du peuple.

Qu’est-ce à dire ? En théorie la République française a « pour principe le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. » Pourtant nous n’avons toujours pas de référendum d’initiative populaire, de contrôle populaire des actions de ses mandataires (le vote est une sanction tardive et indirecte), de pleine séparation des pouvoirs, ce qui rend très difficile la tâche des magistrats vis-à-vis des parlementaires et des membres du gouvernement, sans parler du président de la République presque hors la loi (comme l’étaient les rois de France). L’Église n’est plus, depuis longtemps, l’autorité suprême. Celle de l’État l’a remplacée, prenant appui, à sa guise, sur des autorités indépendantes (nommées et non élus), qui ne rendent de comptes qu’au gouvernement ou au parlement. Seule exception notable : le défenseur des droits, qui tient lieu de tribun du peuple. Et si on prend « autorité » au sens de « conseil avisé », « expertise officielle », un nouveau clergé, séculier, a pris le pas sur l’ancien : celui des économistes, qui ont réussi à imposer une vision comptable du monde. Or l’autorité des citoyens consiste à débattre publiquement (et non être « représentés » à la télévision), à donner leur opinion (c’est plus que s’exprimer : c’est participer à la décision publique), à approuver ou censurer le gouvernement, à contribuer à la législation et – par le biais des jurys – participer à l’application des lois. Combien de citoyens, sur les 44,8 millions d’inscrits sur les listes électorales (sans parler des 3 millions de résidents qui n’ont toujours pas accès à la citoyenneté) participent-ils à la décision publique : 10.000 ? 100.000 ? Probablement pas plus d’un million, élus locaux compris. A part la convention d’Aarhus qui exige que les citoyens donnent leur avis sur les projets ayant un impact écologique (elle est parfois respectée !), ceux-ci sont supposés rester des sujets et non des acteurs. Voici encore de quoi compléter la loi de 1905.

La laïcité c’est aussi l’éducation du peuple.

Elle a lieu, abondamment, par le biais d’associations à buts non lucratifs et à ambition sociale et politique : elles vont de la défense des droits de l’homme à la lutte contre l’illettrisme, en passant par les maisons du droit, les écrivains publics, etc. Cependant ces associations souffrent de manque de moyens, de sorte que seules les plus robustes survivent, suite à la concurrence que l’État a créée entre elles. Cependant le rôle principal reste celui de l’éducation nationale, complété par celui des médias. Pour les uns et les autres, l’éducation au droit est nécessaire et pourtant absente des programmes de l’éducation nationale. On a beaucoup parlé de la philosophie, à enseigner à partir de la classe de 3e. Ainsi qu’un enseignement de l’histoire et de la géographie qui ne soit plus centré sur la France et sur les événements les plus spectaculaires de la vie politique. Et un enseignement de l’économie qui permettra aux citoyens de s’affranchir des révélations quasi-divines des économistes. Disons que le droit, la philosophie, l’économie, l’histoire et la géographie enseignés ensemble et de manière cohérente (chaque savoir éclairant les autres) dès l’âge de 6 à 7 ans, donnerait aux futurs citoyens les moyens de comprendre, contribuer, contrôler et évaluer les actions publiques. De plus, cette éducation les aiderait à améliorer leur discernement face au flot d’informations en tout genre, qui constitue trop souvent u bruit de fond qui rend inaudibles les informations utiles. Et comme il n’est pas question de supprimer ce bruit, ce qui serait une atteinte à la liberté d’expression, il faut apprendre aux personnes à trier par elles-mêmes. C’est encore un titre à ajouter à une loi sur la laïcité.

La religion comme morale sans superstition

Venons-en enfin au rôle des religions. Enfin, parce qu’il se situe en complément et non à la place des exigences précédentes. Les textes religieux, comme les Vedas,  la Torah, le Nouveau Testament, le Talmud, le Coran, sont des livres édifiants : ils relatent les aventures humaines et cherchent à en tirer des leçons de conduite. On peut en dire autant de bien des légendes, mythes et contes… de tous les pays, porteurs d’une réelle « sagesse populaire ». Ils cherchent à faire comprendre les ressorts de la vie humaine. Les connaître et les méditer n’entraîne pas forcément une adhésion, mais nous sort de l’ignorance et souvent de la bêtise. Spinoza, fondateur de l’exégèse biblique, a fait plus que quiconque pour la désacraliser, mais non pour la négliger ou la mépriser. D’autres – trop peu  – l’ont suivi, tels, à présent, Michael Walzer (Dans l’ombre de Dieu, Bayard, 2016) qui déclare : « j’écrirai en ma qualité de théoricien politique, lisant la Bible comme je lis John Locke […] et posant le même genre de questions. Comment la société politique est-elle conçue ? » Et ainsi de suite. Les fidèles ne lisent le plus souvent que leurs textes sacrés – quand ils les lisent ; les mécréants, athées et autres esprits rationalistes les ignorent. C’est comme si on voulait projeter son futur sans prendre en compte le monde dans lequel on vit. 

Une nouvelle loi ?

La laïcité n’est ni un slogan, ni une marque, ni un fétiche ou une idole, ni un gadget ou un hochet, ni un glaive ou un bouclier, ni l’outil « qui arrachera la racine du fanatisme dans les cœurs », mais le socle d’une démarche sans fin d’émancipation de l’humanité hors de ses propres illusions, de ses terreurs, de ses espoirs insensés, par la connaissance de soi et des autres, par la fermeté et la générosité, par le soutien indéfectible à toutes les formes de liberté, d’égalité et de fraternité. Et, formulé depuis 1948, de dignité et d’intégrité des personnes et des peuples.

L’article 1 de la Constitution pourrait lui être entièrement dédié, en précisant qu’elle inclut la liberté d’expression et d’opinion, qu’elle promeut et protège l’autorité du peuple, qu’elle entraîne l’éducation du peuple à la citoyenneté et qu’elle respecte toutes les croyances tout en les éclairant.

A ceux qui soutienne que la loi de 1905 est intangible car nécessaire et suffisante, je dirai qu’elle est nécessaire mais insuffisante et qu’il serait temps de la compléter ou d’écrire une loi qui porterait uniquement sur la laïcité.

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