SALUT A JEAN-PIERRE ABRAHAM AU-DELA DE L'HORIZON

Le grand écrivain Jean-Pierre Abraham, né en 1936, est décédé le 26 juillet 2003. Voici 10 ans. Un petit salut à lui au-delà du temps et de l'horizon.


Terrifiques ces images de Requiem vues d'hélicoptère au-dessus du phare d'Armen. Elles ont été prises le 9 décembre 2007 par Jean-René Kéruzoré.

Je pense à Jean-Pierre Abraham. Ses presque trois années de jeunesse comme gardien au phare. 

Et chaque quinzaine, retour à Sein, enfin temps permettant. Sur l'île, il sembla vivre dans le faisceau saoulant du repos à terre. 

La relève à Armen était assuré par Velléda III,  des Phares et balises. A  la barre, Henri Le Gall,  funambule de la vague montante. Jamais il n'eut confiance dans sa coque blanche incertaine. 

Abraham glisse dans la lumière à Sein quadrillée de ruelles obscures. Le temps s'éternise. L'éclat du soleil blanc de la Pointe du Raz frappe la vitre d'un bistrot de l'Ile, qui en a cinquante.

Abraham acheva sa navigation entre Kérity, Saint-Pierre, Saint-Guénolé. Cette autre basse terre en corniche qui s'ébroue entre embruns cotonneux et déferlantes par gros temps. Magnifique jardin luisant de puissants varechs sanglants au soleil des jusants. Ce n'est pas pour rien que Jean Bazaine précéda Abraham dans la fascinante jeunesse de la lumière du monde.  

A vélo, au dernier tournant, Jean-Pierre Abraham ne pouvait être confondu avec une ultime Bigoudène pédalant couchée dans le kornog. 

Guetteur de feu, maçon en Haute-Provence, gardien d'île à Penfret, marcheur d'estran, cueilleur de vent à Trégunc-Trévignon, vendeur de fromages de chèvre à Plestin-lès-Grèves, Morlaisien transitoire, puis relevant une ferme près de Pont-Croix, campeur sur un rouge bateau-feu au Po-Ru. 

Il a fait subsister sa famille de la révision perpétuelle du Cours de navigation des Glénans et du traitement d'instructions nautiques pour le Shom à Brest. Parfois, alors, il déjeunait au resto de L'Etoile, à Kérinou. Son sourire émergeait à votre arrivée des pages embarrassantes du Télégramme grand format de l'époque. Jean-Pierre accueillait joyeusement à sa table. Georges Perros venait manger là dix ans plus tôt. Après les cours de lectures et de diction, devenus d'ignorance dans la légende, à la fac de Lettres. Il était payé sur le budget du chauffage avec la bienveillance du doyen Michel Quesnel, qui avait affection et respect pour Georges. La littérature ne nourrissait pas tellement les deux écrivains. Maintenant, ils la nourrissent !

Au menu de L'étoile, oeufs mayo,  salade de tomates, moules marinières, viande en sauce. La corbeille de pain était posée sur la table. Service rapide : "On s'occupe de vous" disait l'agréable serveuse. Pour l'apéro, dans quelques rires brefs éclatants, Perros trempait une lichette de tartine dans le verre de rouge. Ni fromage, ni dessert, pour lui à la fin du repas. Café, parfois un autre pichet de rouge, "Siouplait". Pour finir le moment chaleureux ensemble, paisiblement. Puis on sortait flanôcher en discutant, lui surtout parlait, dont rien de ce qu'il disait n'était insignifiant, parcourant les rues du quartier de la fameuse brasserie de Kerinou de Lambé. 

Jean-Pierre Abraham arriva plus tard au Rosmeur, le quartier en pente du port douarneniste où Perros eut les piaules sommaires successives qu'il calfeutrait de vieux journaux. Il recevait avec parcimonie dans le cabinet secret de ses alchimies. Abraham officiait ouvertement à l'Abri du marin, à deux pas de là, comme rédacteur à ArMen. 

Il trouva dans ce travail un salut matériel, vital peut-être à ce moment-là. L'ancien refuge des équipages était devenu une ruche effervescente qui dut s'apaiser du méditatif Abraham, homme sans bavardages. A guetter derrière l'horizon, derrière ses loupes rondes, il avait le regard qui brillait de la présence d'une attente inconnue.  

 

Michel Kerninon


Notice biographique des Editions "Le temps qu'il fait" 24, rue Grangier 33430 Bazas

Singulier parcours que celui d'Abraham, depuis qu'il a publié à vingt ans, en 1956, son premier récit, Le Vent, sous la houlette de Jean Cayrol au Seuil. À l'époque, Claude Mauriac avait fait preuve d'un beau discernement en le signalant, dans le Figaro, comme «inventeur, peut-être, d'un genre nouveau, Grand Meaulnes qui esquisse des Vermeer».
Puis, dix ans de silence : l'homme s'est fait gardien de phare, au large de l'île de Sein, ce qu'il évoque dans Armen, devenu au fil des années une sorte de discret livre-culte que l'on se repasse entre amis. Nouvelle et longue éclipse avant que ne paraisse Le Guet, où l'on apprend que l'auteur vient de vivre plusieurs années dans un village des collines de Haute Provence. Mais il est déjà rentré en Bretagne, est devenu gardien des îles Glénan, rédacteur du Cours de navigation de la célèbre école de voile, puis « rédacteur scientifique » pour le Service hydrographique de la Marine, avant de venir vivre à Douarnenez, où jadis il croisa Perros.

Soudain, on dirait qu'il accélère : en 1993, il publie à nos éditions Compère, qu'as-tu vu ? en compagnie de son amie peintre Vonnick Caroff. Puis un retour aux Glénan, sur l'îlot de Fort-Cigogne, a déclenché le fulgurant petit récit du même nom.
«Aller vivre une semaine dans un petit monastère cistercien, en Mayenne : mais pour quoi faire, mon Dieu !». À la suite de Fort-Cigogne, Port-du-Salut relate la découverte d'un autre choix de vie, abrupt, d'une autre vigilance, loin de la mer. Et pas si loin.
Qu'est-ce que c'est que cet écrivain ? «Je ne fais pas carrière. Je n'écris pas pour rien», dit-il sobrement. Son sourire est chinois. Son travail aussi, peut-être, qui consiste à raconter sa vie en déblayant d'abord longuement le terrain pour n'y plus laisser jouer que des échos et des lumières.


 

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