Décès de Pierre Le Bris, 65 ans de brestitude

Pierre Le Bris est mort à 94 ans. Editeur, libraire à La Cîté, rue de Siam, à Brest. Jack Kerouac lui avait rendu visite en 1965. Lors de son seul voyage (express et en train) en Bretagne. Datée du June 22, 1965, à son retour à St.Petersburg, Florida, U.S.A., Kerouac commence ainsi sa lettre à Pierre Le Bris «Cher M. Le Bris». Jack Kerouac évoque la rencontre dans «Satori à Paris» (Gallimard 1966). Pierre Le Bris y est décrit comme «un aristocrate aux manières précieuses et raffinées, véritable élégant, grand seigneur aux yeux bleus languides». 

Pierre Le Bris est mort à 94 ans. Editeur, libraire à La Cîté, rue de Siam, à Brest. Jack Kerouac lui avait rendu visite en 1965. Lors de son seul voyage (express et en train) en Bretagne. Datée du June 22, 1965, à son retour à St.Petersburg, Florida, U.S.A., Kerouac commence ainsi sa lettre à Pierre Le Bris «Cher M. Le Bris». Jack Kerouac évoque la rencontre dans «Satori à Paris» (Gallimard 1966). Pierre Le Bris y est décrit comme «un aristocrate aux manières précieuses et raffinées, véritable élégant, grand seigneur aux yeux bleus languides». 

 

Le Bris reçut Kerouac dans son appartement qui se trouvait au troisième étage de l'immeuble abritant au rez-de-chaussée la librairie de La Cîté, rue de Siam. Il était couché dans sa chambre, cloué de douleur par une hernie discale, quand Kerouac demanda à le voir. Sans doute conseillé par Michel Mohrt, directeur du département Amérique anglophone chez Gallimard, Breton de Morlaix, qui avait, semble--t-il,  rapidement éconduit l'Américain en visite rue Sébastien-Pottin, où il était peut-être venu pas complètement à jeun. En tout cas, quelqu'un lui avait dit d'aller voir Le Bris, libraire à Brest. Didier, de La Cigale, où Kerouac se désaltéra et sympathisa, lui indiqua le chemin de la librairie de Le Bris, rue de Siam.  Il pourrait sûrement  le renseigner sur ses origines, puisqu'ils avaient finalement le même patronyme.  LEBRIS de KEROACK-Canada, originaire de Bretagne, donna du "Mon cousin" au libraire. Il torcha au pied du lit la bouteille de cognac que Le Bris fit apporter par sa femme, Blanche.      

 

Dix ans plus tard, nous étions dans l' appartement de la rue de Siam où Pierre Le Bris nous fit visiter sa chambre étroite, après je ne sais quel débat consacré à la littérature bretonne à laquelle j'avais pris part au titre de la revue Bretagnes. Pierre Le Bris nous fit voir son lit souffrance du fond duquel il avait reçu Jack Lebris de Kerouac. Les deux Le Bris, au bout d'un long moment assez pénible pour le malade, avaient fini par convenir que leur ascendance commune certaine était du côté de Plomelin, sur les bords de l'Odet, près de Quimper. Depuis, d'autres lui ont trouvé une ascendance du côté de Lanmeur et de Huelgoat dans le Finistère.

Dans et devant la chambre devenue historique depuis qu'elle avait accueilli  l'emblématique écrivain de la Beat generation,  il y avait là ce jour-là de 1975 :  Pierre Le Bris donc, le guide, Pierre Jakez Hélias, Youenn Gwernig, Kristian Keginer, moi,  et les femmes des trois premiers sus-nommés qui étaient restées un peu en retrait. Sans doute par faute d'intérêt pour ce qui semblait nous passionner.

 

De toute façon, il n'y avait pas de quoi loger tout le monde car le couloir et la chambre n'étaient pas très spacieux. Le Grand Youenn d'ailleurs, pipe au bec, se fendait bruyamment la poire des manières faites à Le Bris souffrant par son camarade de piste du Bronx,-où, dit-il, nous étions les seuls Blancs en java sans avoir jamais été inquiétés-. Le barde brassait de sa haute stature et de sa puissante voix une grande partie de l'espace restreint où nous nous pressions.

 

La soirée s'éternisait dans le salon des Le Bris. Les femmes, Suzic Gwernig et Madame Hélias, dans le civil ingénieure agronome, grande spécialiste de la sélection génétique des pommes de terre, commençaient à trouver le temps long. L'apéro se transformait tranquillement en medianoche. Et la route, disaient-elles, fort justement, en s'avançant dans la soirée, la route bien sûr serait de plus en plus risquée pour rentrer à la maison. Le premier couple, les Gwernig, à Locmaria-Berrien, et le deuxième, les Hélias, à Quimper. Une trotte à cette heure-là compte tenu de la joyeuse ambiance qui régnait depuis un moment entre nous. 

 

La dernière fois où je vis Pierre Le Bris, c'était 17 ans plus tard, à l'enterrement de Jean-Pierre Coudurier, décédé en novembre 2001, à l'âge de 76 ans. 

 

Pierre Le Bris était très affecté par la mort de son ami et contemporain. Ils avaient co-réalisé au cours des années quelques beaux livres sur Brest et la Marine notamment, avec en particulier le concours du dessinateur Pierre Péron, à qui, pendant des décennies, Coudurier commandait traditionnellement le dessin de "Une" du Télégramme le Premier de l'An, souvent des pompoms rouges bon enfant en guoguette avec en toile de fond le pont de Recouvrance et la grande grue de l'arsenal.  

 

Tous deux, Coudurier au Télégramme et Le Bris à La Cîté,  d'une certaine manière avaient symbolisé, par leur réussite éditoriale, la renaissance d'une ville rayée de la carte par la guerre,  qui s'était relevée en particulier sous les mandatures du grand constructeur et fédérateur que fut Georges Lombard pour le Grand Brest.

 

Quand je lui serrais la main devant l'église de Carantec le jour des obsèques de Jean-Pierre Coudurier, Pierre Le Bris se dit très affecté. Malgré ses problèmes de santé, il disait avoir tout fait pour être à l'enterrement de "Jean-Pierre". "Vous avez perdu un grand patron, un grand éditeur de presse, c'était un ami cher ".

 

Au milieu des années 1960, on trouvait dans la librairie de Pierre Le Bris, rue de Siam, les livres de Samuel Beckett édités par les Editions de Minuit, souvent à moins de 2000 exemplaires. Chez Le Bris,  à La Cîté, les auteurs étaient chaleureusement accueillis par le patron, les vendeuses mettaient les livres en valeur. Les lecteurs se pressaient lors des dédicaces des livres nouveaux. Qu'il s'agisse d'auteurs en vogue comme Jean-François Coatmeur avec Les sirènes de minuit ou d' Alain Robbe-Grillet, le premier Brestois d'adoption, le deuxième l'étant de naissance et devenu à Paris le pape du Nouveau roman,  aussi bien que des jeunes écrivains publiés par les petits et grands éditeurs. Et bien sûr des gloires nationales. Hervé Bazin était l'un des auteurs les plus fêtés par les lecteurs brestois. Ils faisaient la queue sur le trottoir devant la librairie pour avoir la signature de l'auteur de Vipère au poing et du Matrimoine. 

 

Jusqu'à sa retraite, malgré une concurrence de plus en plus vive sur la place, Pierre Le Bris a accueilli avec chaleur et courtoisie les auteurs reconnus comme les talents prometteurs. Avec sa disparition, ce sont en réalité 65 ans de brestitude qui s'en vont.

 

 

 

Michel KERNINON 

 

 

 

 

 

 


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