LE TELEGRAMME : DU NOUVEAU A L 'OUEST

Le Télégramme de Brest et de l'Ouest a lancé il y a une dizaine de jours une nouvelle version papier du deuxième quotidien de Bretagne, paru à la Libération sous l'égide du Parti radical, succédant à La Dépêche de Brest, interdite. Ouest-France, ex-Ouest-Eclair également interdit pour les mêmes raisons, étant toujours le premier quotidien national.

Les réactions ont été nombreuses dans le lectorat à ce " nouveau " Télégramme assez différent du précédent... Le journal nouveau se présente en deux cahiers, l'un consacré aux informations générales, régionales, sports, l'autre cahier consacré aux informations locales, rubriques services, avis de décès, météo, etc....


LES OBJECTIFS VISéS. Le rédacteur en chef a présenté à l'AFP les raisons du changement de formule. Changement de formule qu'il a détaillé : " On essaye d'avoir un projet éditorial complet ". " Côté papier, le premier cahier sera consacré à l'actualité mondiale, nationale et régionale sur 24 à 32 pages qui comprendront aussi les pages sport, voyages, gastronomie entre autres. Le second cahier inséré dans le premier sera consacré du mardi au samedi à l'information de proximité sur 20 pages, en 19 éditions différentes pour les trois départements de diffusion du journal . " ( Il s'agit d'une diffusion sur le département du Finistère où Le Télégramme est majoritaire devant Ouest-France, et d' une partie des Côtes-d'Armor et du Morbihan, des zones plutôt situées à l'Ouest de la région ).

L'ACCUEIL DU LECTORAT. L' accueil du lectorat fait à la nouvelle formule est, selon les témoignages, diversement perçu. Les commentaires relevés, y compris dans ceux parfois publiés par le journal, ou ceux frileusement écartés, probablement pour cause supposée de nuisance potentielle, laissent entrevoir un certain désappointement. Celui-ci porte notamment sur le choix et le classement des informations et leur accès. En particulier il semble exister une sérieuse difficulté pour certains lecteurs à pouvoir accéder clairement et directement à des informations locales, en particulier l'actualité et les services du quotidien des communes. Désormais ces informations regroupées semblent dispersées aux yeux de certains lecteurs.... difficile à trouver, en particulier les infos-service, les cinémas...   Ce qui à l'évidence perturbe les habitudes et l'usage mais qui au-delà bouleverse une forme d' attachement spontané et sentimental à une presse locale jusqu'ici assez bien ordonnée géographiquement.

Beaucoup des lecteurs considèrent que " LE(ur)  journal" n'est pas qu'un produit commercial banal. Qu'il représente une collectivité,  et doit (devrait ) être un lien social fidèle et accessible, celui reflètant une part de leur identité. En cas d'insatisfaction, l'attente déçue devient vite un ressenti de lâchage fonctionnel, de rupture, dans la relation sociétale et commerciale jusque là établie. 
La proximité du "journal " ressentie sur le terrain, la réactivité et l'attention perçues par le lecteur fidèle, constitu(ai)ent une relation affective, forte et durable, jusqu'ici. Du moins pour les générations des quadras-quinquas, sexa-génaires .... et plus, généralement enracinés dans "leur" territoire et souhaitant en avoir sur le papier un reflet exact et familier.

La plupart des jeunes générations ( qui ne sont visiblement pas le futur assuré de la presse écrite ) ne sont plus là,  ou trouvent l'info ailleurs.  L'alchimie socio-informative se faisait naguère par la présence physique de journalistes dans les rédactions locales des villes moyennes. Et celle de nombreux correspondants locaux ( travailleurs indépendants payés à l'article) généralement très impliqués, trop parfois, dans la vie locale et réactifs à l'événement local. Tous étaient des relais d'opinion appréciés ou critiqués mais présents sur le terrain. Par conséquent des symboles et des reflets vivants de présences réelles pour les lecteurs. Ces hommes et ces femmes de l'information de proximité ont largement contribué a faire le succès d'une presse quotidienne locale humaine et proche d'eux. Avec la publicité, les avis de décès notamment,  une forme de solidarité villageoise par la mort, s'ajoutaient en recettes au contenu de l'information, permettant ainsi la rentabilité économique du produit présenté aux lecteurs pour un prix modique. 

Ces ressources et cette proximité assuraient aux titres de la presse locale, - pas trop mal gérés et à l'écoute évolutive de la population de ses lecteurs- , de pouvoir persister durablement dans une relative bonne forme économique et industrielle. Voire même d'assurer une forme de cohésion sociale pour le personnel et son entourage. Des avancées sociales et financières assez enviées ailleurs, étaient obtenues de haute lutte  grâce à la pugnacité légendaire des syndicats de la presse. Aujourd'hui dans la presse régionale, ils sont devenus bien faiblards et passifs sur le plan de la défense sociale. 

A Ouest-France comme au Télégramme, la vigilance et la mobilisation des salariés avaient indiscutablement fait avancer la protection et les acquis salariaux des personnels. Peut-être même est-ce l'une des bonnes raisons qui a fait que les deux quotidiens bretons n'ont cessé de prospérer et de grandir sans drame pour l'emploi durant les dernières décennies et d'aller de l'avant. Tandis que bien d'autres titres disparaissaient... qui parle encore d'Hersant et de quelques autres manitous de la presse aujourd'hui perdus de vue ? 

Le Télégramme a longtemps su mobiliser la coopération de ses salariés. Bien qu' acculé à la pointe de Bretagne, il a su diversifier ses activités,  avec aujourd'hui une trentaine de filiales et de participations dans divers domaines, publicité, emploi, festivals, voile...etc. Le support papier n'est probablement pas aujourd'hui le meilleur facteur de développement. Mais pour le moment il serait hasardeux de ne pas continuer à assurer son rôle de pavillon dans l'armada du groupe. 

La presse locale à laquelle se sont, ( s'étaient ) attachés sentimentalement et commercialement de nombreux lecteurs a intérêt malgré les divergences idéologiques ou stratégiques qui se manifestent, à continuer à jouer un rôle social, voire identitaire fort. Y compris en allégeant, - parfois sous la pression de l'opinion,  ou en interne sous l'action des organisations de salariés-, le dogmatisme souvent archaïque des dirigeants, notamment dans le domaine politique, sociétal, économique. Attention de ne pas l'oublier.

Le lectorat de la presse locale constitue bien une communauté diverse et variée, pas forcément favorable au libéralisme dominant, mais partageant néanmoins un territoire commun à faire vivre et à défendre.

Mais l'époque a changé, le lectorat et la société aussi. Aujourd'hui, la demande, l'attente, les exigences de liberté, de diversité d'approche et de points de vue, d'analyse sociétale, économique, vont nécessairement,  -( et prioritairement pour être crédible) -,  au-delà d'un lifting de forme. Elle implique un changement de méthode notamment managériale et la participation réelle et consentie des salariés pour constituer un progrès humain et social.   

La logique tautologique libérale aujourd'hui très répandue, à savoir mettre en oeuvre une fonctionnalité qui serait supposée améliorer la fonction pour réaliser des économies de production, ne peut pas faire recette durablement.

La méthode, le fond, la liberté de penser, la lisibilité, l'ouverture, ce sont les atouts et les conditions d'un avenir durable. Qu'on le veuille ou non. Attendons donc de voir la suite.  

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LA STRUCTURE DE DIRECTION. Samuel Petit est le rédacteur en chef actuel du quotidien morlaisien. Le conseil d'administration est présidé par Edouard Coudurier, né en 1961, qui a succédé à son père Jean-Pierre au décès de celui-ci en novembre 2001 - ( et son frère aîné, Hubert, né en 1958, également administrateur, occupe le poste de directeur de l'information et assure le rôle d'éditorialiste)- . Leur soeur Frédérique est également administratrice du Télégramme aux côtés de quelques industriels et patrons ayant succédé à des administrateurs jusque là, pour la plupart, issus du personnel, ( voir la liste ci-dessous ).

 

NOTES
-1 ) Le Télégramme affiche une diffusion de 190.000 exemplaires (-2% ). Le nouveau projet éditorial, version papier et digitale, " vise à freiner l'érosion de la diffusion et à conquérir plus d'abonnés ", selon l'explication donnée par le rédacteur en chef, Samuel Petit.
Le Télégramme déclare une diffusion ( très majoritairement par portage à domicile par des porteurs travailleurs indépendants ) comportant 156.000 abonnés (dont 10.000 en 100% digital et 60.000 sur le digital et le papier).

-2 ) Les nouveaux administrateurs du Groupe Télégramme Medias depuis le 15 06 2018 sont : M. Bruno Caron (Administrateur, industriel  Nacron Foods ), démission de Mme Anne LESSARD (Administrateur, salariée représentant la Société des journalistes), départ de Mme Sylvie MARCHALAND (Administrateur, salariée représentant l'association des cadres), nomination de M. Hubert Coudurier, démission de M. Jacques COLLINET (Administrateur, ex-salarié), nomination de Mme Nathalie Fayard ( directrice Sensitys marketing de marques ), démission de M. Armand MAYIS (Administrateur, ex-salarié), nomination de M. Pierre-Éric Pommellet (Administrateur, directeur général Thalès), démission de M.  Pierre POMMELLET, haut fonctionnaire. 

 

-3 ) La diffusion est de 186.444 exemplaires vendus chaque jour en moyenne pour la période 2018-2019 selon les chiffres de l'Alliance pour les Chiffres de la presse et des Médias.  

Le groupe Télégramme a réalisé en 2019 un chiffre d'affaires de 150 millions d'euros, le pôle média (qui inclut donc le quotidien) en représentant plus de la moitié (Challenges du 31 10 2019). 

 

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