LE NAUFRAGE BRETON

 

Il est bien mort, le fameux modèle breton de l'agro-alimentaire dont la presse régionale et les responsables politiques de tous bords ont vanté les mérites depuis trente ans. Il faut bien faire aujourd'hui le constat de décès d'un système qui a montré ses limites sur le plan humain et sur le plan environnemental.

Ceux que d'aucuns qualifiaient de "saigneurs" du prolétariat rural breton, et qui vivaient sur leurs terres comme les princes du néo-capitalisme breton à l'instar des flamboyants Tilly, Gad, Doux,  après avoir prospéré et fait fortune, ont dû rendre les armes. Avec pertes et fracas pour les salariés. 

 Le volailler Doux a supprimé 1 400 emplois l'an dernier. 850 emplois sont menacés aux abattoirs de porcs GAD à Lampaul-Guimiliau, dans le Finistère. Le groupe norvégien Harvest Marine emploie plus de 6 000 salariés dans le monde, il a fait 80 millions d'euro de bénéfices l'année dernière. Il supprime 450 emplois en fermant le site de Poullaouën, près de Carhaix, dans le Finistère, qui employait 187 titulaires plus une centaine d'intérimaires, et  le site de Châteaugiron, près de Rennes, en Ille-et-Vilaine, qui comptait 125 titulaires et une cinquantaine d'intérimaires.

Selon l'Insee, l'agroalimentaire emploie 60.000 personnes en Bretagne. Pour les trois quarts du personnel, il s'agit d'une main d'oeuvre ouvrière largement féminine. Il faut savoir que la moitié des salariés de l'industrie agroalimentaire, en 2009, percevait un salaire brut inférieur à 12,60 euros de l'heure. Seuls les secteurs des aliments pour animaux et les produits laitiers, qui ont un personnel avec une qualification généralement meilleure, ont des salaires légèrement supérieurs.

 

Des subventions en masse

Pendant 30 ans, l'agro-business s'est développée et a transformé radicalement les modes de production traditionnels et prolétarisé une population rurale, comme l'a fait l'arrivée de Citroën à Rennes. C'était un peu le choix entre la valise et l'esclavage pour les jeunes du coin. Le système a tenu un temps, sous forme d'un paternalisme de proximité, de patrons chassant brutalement toute velléité d'implantation syndicale. Y compris en recourant à des hommes de mains de leur sérail. Qu'on retrouvait parfois d'ailleurs comme colleurs d'affiche de la droite dans les régions de Rennes et de Morlaix, au moment des campagnes électorales.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur monde dans la connivence des notables locaux. La presse locale était dans la poche. Il a fallu que la guerre du lait dans les années 1970 et quelques grèves historiques comme celles du Joint français à Saint-Brieuc, fassent vraiment du bruit dans le pays et "descendre" des journalistes gauchos de Paris pour que la prise de conscience sociale s'éveille.

Mais l'industrie a quasiment disparu de Bretagne, dont on avait tant vanté la vocation électronique à Brest, Lannion, Morlaix, et dont les usines se sont volatilisées avec la montée de la délocalisation des productions en Asie. Et depuis cinq ans le climat est désastreux pour l'agriculture qui va de crise en crise : l'oeuf, la volaille, le saumon, le cochon ... et tous les emplois directs et induits qui vont avec disparaissent  par milliers ? A qui le tour ?

Dans ces conditions que vaut encore l'agro-alimentaire breton ? D'accord, bien sûr, il y a tout à revoir sur les modes de production et de commercialisation. Mais pas question de remettre en selle ce modèle, sous de nouveaux oripeaux. Ce modèle de production et de transformation est totalement dévastateur pour les hommes et pour l'environnement.

Où sont donc ceux qui autrefois vantaient le système du fameux "modèle agricole breton" ? Ils sont discrets aujourd'hui, comme les politiques du PS et de l'UMP, face aux salariés mis à la rue qui clament leur désespoir. Et pourtant, pendant des décennies, le prétendu "modèle" de l'agro-business breton a été largement subventionné et encouragé à se développer par les abondements de toutes sortes de l'argent public.

Que ce soit Doux, Tilly ou Gad dont les licenciements massifs détruisent le tissus social local à travers les personnes touchées et leur entourage. La situation est dramatique pour les salariés licenciés. Les localités se vident de leurs activités commerciales.

" C'est la faute de l'Europe et du coût élevé du travail", clament en choeur les thuriféraires et profiteurs du système. Un peu piteux et toujours gonflés de mensonges à faire gober. Mais où est donc passé l'argent des subventions, des bénéfices emmagasinés à la schlag pendant des décennies par les patrons sans conscience ?

Le saura-t-on jamais, à moins que la justice et les syndicats veuillent essayer de savoir ici où est passé l'argent public ? Pourquoi pas, puisque la justice semble se mêler aujourd'hui de l'argent "gagné" par Tapie et quelques autres du même tonneau. L'espoir est permis.

 

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