Cette nuit, le vent de Sud-Sud-Ouest est revenu sur la Bretagne. La dépression atlantique secoue les arbres, déchiquètent quelques jeunes feuilles trop tendres. De modéré à assez fort dans les terres, le vent est assez fort à fort sur le littoral, dit la météo. La dépression atlantique, menace familière sur presque toutes nos saisons, succède au printemps sec et ensoleillé, exceptionnel.
Dès l'allongement des jours, l'explosion de la nature, plus soudaine que les annéesd précédentes, nous a installés dans les sensations et les habitudes de l'été breton. L'hiver a été sombre et neigeux. Difficile, très difficile et long même en Bretagne intérieure. Ses habitants, ses communications, ses troupeaux à l'herbage ont souffert de la neige et du verglas. Que peut présager de cette saison inédite que nous venons de vivre, cette sorte de printemps-été qui n'existe pas au calendrier, demi- saison indéfinie, absente des statistiques ? Les paris sont nombreux : vacances pourries, sécheresse historique, que manifesterait d'ores et déjà l'étiage inquiétant des cours d'eau. Le manque d'eau roussit les pâturages, rend les cultures chétives, il crevasse les terres ravinées depuis que les talus ont été arasés par la maladie infantile qu'a été le remenbrement intensif et obligatoire des prophètes productivistes des années 1960.
La Bretagne retrouve ce matin des allures de Bretagne, son vent, son crachin, son humidité ambiante. Dimanche pluvieux, dimanche heureux pour les jardiniers et les paysans. Hier, pourtant l'été était encore l'été même au printemps. J'étais en short, T shirts et tongs. Un bel après-midi passé au port de Locquémeau, dans les Côtes-d'Armor. La pointe est au-delà du port, des terrasses des cafés et des restaurants, de la petite criée. On la voit de loin cetter basse et longue langue de terre s'avançant dans La Manche, cap vers l'Ouest.
Le port fut prospère jusqu'au milieu du XX e siècle. La petite communauté maritime vivait de la sardine, pêche et conserveries. La sardine a disparu au début des années 1920. Et avec elle, le travail des pêcheurs, celui des ouvrières sardinières, les chaloupes du même nom. La vitalité de ce petit port, comme ceux plus industrieux de Douarnenez, de Groix et de Quiberon, avec des milliers de pêcheurs et d'ouvrières, tous socialement condamnés par la fuite de la sardine.
Les grandes grèves, celle de Douarnenez animée notamment par Charles Tillon, n'y ont rien pu. La sardine est allé au Sud. Dans le Golfe de Gascogne. Et progressivement plus bas, sur les côtes marocaines. Les pêcheurs, quelques-uns, mais surtout les industriels ont suivi la sardine. D'abord à Saint-Jean de Luz, puis à Safi, le grand port alaouite, aux perspectives industrielles et commerciales mirobolantes. La pêche bretonne avait amorcé un déclin historique, jamais, aucune pêche ni côtière ni hauturière, depuis, n'a durablement enrayé le mouvement.
La sardine, alors ressource dite inépuisable était l'or bleu des pêcheurs bretons. Leurs filets étaient bleus, leurs vareuses aussi étaient bleues. Il a suffi d'une variation de température, d'une modification du mouvement incertain des courants, ou on ne sait quoi. De l'arrivée de prédateurs jamais repérés jusqu'ici ... Peut-être. La nature cache ses mystères, l'homme n'y peut rien. Dehors, en ce moment, le vent s'est installé, la pluie ne s'arrête plus Dans les fermes, on doit se dire : pourvu que çà tombe assez longtemps !
Michel Kerninon