L'écrivain nationaliste breton Youenn Drezen a-t-il fauté ?

Dans une dépêche daté du 16 février 2020, Philippe Argouac'h de l'Agence Bretagne Presse (APB) indique que " Le fils de Youenn Drezen, Yves le Drezen, âgé de 84 ans, est venu ce vendredi 13 février (2020) à Quimper pour défendre son père, l'écrivain en langue bretonne Youenn Drezen (1899-1972). "

En effet, la rue qui portait le nom de Youenn-Drezen à Pont-l'Abbé, au Pays bigouden dans le Sud-Finistère, où était né l'écrivain breton, a été débaptisée par décision du maire de Pont-l'Abbé, rappelle l'agence de presse bretonne. 

" Youenn Drezen (1899-1972), journaliste et écrivain, est « un des plus grands prosateurs en langue bretonne du xxe siècle. " Voilà ce que dit de lui l'encyclopédie Larousse en ligne, dans le Dictionnaire mondial des littératures : " Sa langue maternelle était le breton et il n'apprit le français qu'à l'école primaire. Destiné à la prêtrise, il fut envoyé au petit séminaire des pères de Picpus à Fontarabie (Espagne), où il se trouva avec d'autres jeunes bretons, comme Jakez Riou (1899-1937) autre écrivain et dramaturge breton de la même génération). Prenant conscience que la culture qui lui avait été inculquée lui était étrangère, Drezen se remit à l'étude du breton. Au bout de six ans d'exil, il quitta le séminaire et, après avoir exercé divers métiers (commis de marchand de vin, photographe), entra en 1924 dans le journalisme. Quand fut fondée, en 1925, la revue Gwalarn -( fondée par Roparz Hemon et Olier Mordrel,  166 numéros entre 1925-1944)-, il y publia des traductions, des poèmes et des nouvelles. Ses longs poèmes Kan da Gornog (Chant à l'Occident) et Nozvezh Arkuze beg an enezenn (la Veillée d'Arkus au bout de l'île) révèlent un lyrisme d'une grande musicalité. Marquée d'un certain pessimisme, son œuvre romanesque est écrite dans un breton d'une rigoureuse pureté de forme, mais émaillé de termes savoureux et de truculentes expressions du terroir bigouden : outre une histoire d'amour, An Dour en-dro d'an Inizi (l'Eau autour des îles, 1932) et Skol-louarn Veig Trebern (l'École buissonnière d'Hervé Trébern, 1958), son œuvre maîtresse reste un roman social Itron Varia Garmez (Notre-Dame des Carmes, 1941)."

Le livre le plus marquant de Youenn Drezen est donc son grand roman populaire " Itron Varia Garmez " (Notre-Dame Bigoudenn, en français), paru en 1941. L'écrivain y raconte la vie dramatique d'un jeune Bigouden et de la population ouvrière de Pont-l'Abbé dans les années 1930, au moment où la police militaire vient mater une révolte populaire. Avant et pendant la Seconde guerre mondiale, Youenn Drezen publie de nombreux articles. Certains sont ouvertement indépendantistes et anti-français, notamment dans " L'Heure bretonne ", organe du Parti national breton et dans " Stur " (publication dirigée par Olier Mordrel), " Galv " (dirigée par Hervé Le Helloco) et " La Bretagne " de Yann Fouéré qui devint directeur, avec la bénédiction de l'occupant , de " La dépêche de Brest " à Morlaix, prédécesseur du Télégramme.

" Itron Varia Garmez "(l'édition française est publiée chez Denoël en 1943 sous le titre " Notre-Dame bigoudenn ") sort en pleine occupation allemande. L'histoire raconte la vie des Bigoudens pauvres et la misère du peuple surexploité durant la Grande dépression, soit peu d'années avant les grandes grèves historiques des ouvrières des conserveries et des pêcheurs de Bretagne précédant l'arrivée du Front populaire en 1936.

Voyons donc maintenant l'autre versant du personnage Youenn Drezen, ses idées, ses choix. Le 20 décembre 1941, Drezen écrit dans " L'Heure bretonne ", l'hebdomadaire nationaliste  publié de juillet 1940 à juin 1944 pendant l'occupation allemande de la Bretagne. Le titre, note Sébastien Carney, « fait partie des 350 journaux auxquels la Propaganda Abteilung accorda l'autorisation de paraître en zone nord, quand 60 % des titres y furent supprimés. C'est dire à quel point leur existence participe des intérêts allemands ». Drezen publie parfois sous le pseudonyme de Tin Cariou, notamment à l'occasion du congrès de militants du Parti national breton qui s'est tenu tenu à Quimper et dont il existe divers comptes-rendus : « Je suis sorti de cette réunion, écrit Drezen, avec la conviction que l'avenir breton appartient au PNB ». D'autres étaient plus circonspects, ils se sont détachés nettement du PNB. A temps si on peut dire... pour éviter une suspicion de collaboration avec l'occupant nazi

Peu après, Drezen devient pigiste à Radio Rennes Bretagne, station radio nationaliste bretonne et collaborationniste, émettant depuis Rennes, en breton et en français, entre 1940 et 1944 en Bretagne occupée. Drezen écrit des pièces radiophoniques et prononce des causeries. En 1943, il dirige le journal bilingue " Arvor ", dont il fait le premier hebdomadaire entièrement en breton. Il y publie des textes contre les Alliés (ces derniers " motivés " notamment selon certains de ses défenseurs par les 2 300 victimes des bombardements de septembre 1943 à Nantes). "Arvor" est un journal hebdomadaire français (breton) publié sous l’Occupation, dirigé par Roparz Hemon. Certains voient dans cette publication le premier hebdomadaire en langue bretonne. Le journal paraît à partir de 1941 et certains articles sont relevés comme antisémites et anti-français. La collection complète va du 5 janvier 1941 au 4 juin 1944 et comporte 186 numéros. Au début, les éditoriaux de Roparz Hemon et certains articles sont en français, puis le breton y gagne du terrain, et le journal paraîtra à partir d'août 1942 entièrement rédigé en breton.

On a évoqué des textes à connotation raciste et antisémite dans certains écrits de Youenn Drezen. Il n'est pas le seul sur cette ligne, loin de là,  dans la presse collaborationniste bretonne et française. Des textes traduits par Françoise Morvan, ont été publiés dans son essai Le Monde comme si (Actes Sud, 2002, réédition en collection Babel). Françoise Morvan rappelle ou souligne à juste titre que Youenn Drezen fut l’un des premiers militants du groupe nationaliste Breiz Atao. Qu'en ce sens il a accompagné de facto la dérive pronazie de nombreux membres de Breiz Atao, en tout cas de la plupart d'entre eux, à commencer par Mordrel. Et ces textes sont inspirés par une idéologie non seulement antisémite mais radicalement d'inspiration antifrançaise et pro-allemande pour ne pas dire pro-nazie.

Voir à ce sujet les livres de Mordrel notamment " Breiz atao " en 1973 et l'entretien mené avec lui à sa sortie, publié dans la revue Bretagnes no 1. Entretien que nous avons réalisé à son domicile de Léchiagat (29 Sud) au moment donc de la sortie de son livre "Breiz Atao, histoire et actualité du nationalisme breton " livre qui fit pas mal de bruit dans le milieu breton et au-delà. Mordrel avait publié ce livre de mémoires et d'histoire, du moins à son avantage, après un long exil forcé argentin-espagnol sur lequel plane encore aujourd'hui, me semble-t-il, d'assez nombreux mystères notamment sur ses soutiens et complices pas toujours recommandables. Drezen lui non plus n’avait pas renié ses positions après la guerre, semble-t-il. Des textes peuvent être retrouvés sur le site du Groupe Information Bretagne (article « Le racisme et l’antisémitisme de Youenn Drezen ») .

Youenn Drezen arrêté le 6 septembre 1944 est interné au camp de la caserne Margueritte de Rennes. Il est libéré le 10 janvier 1945, son dossier étant classé sans suite (comme d'ailleurs celui d'Edouard Leclerc, pour d'autres raisons,  jugé à Quimper, et reconnu irresponsable dans des actes de dénonciation de résistants qu'on lui prêtait. Leclerc Edouard a nié devant moi, -( au cours d'un entretien à son domicile de Saint-Divy (29 N) )- en réponse à ma question- le bien-fondé des reproches qui lui étaient faits. L'insinuation ayant sa source, selon lui,  dans une certaine proximité "intellectuelle" philosophique avec l'adjudant- chef Schadt, de la Kommandantur de Landerneau où il allait porter les colis de sa mère destinés à deux de ses frères partis au STO en Allemagne. Edouard Leclerc, adolescent au moment des faits incriminés, m'avait dit, qu'au contraire de ce qui lui était incriminé, il avait orienté des réponses données à Schadt vers des collabos notoires du coin ... Schadt avait d'ailleurs lui-même connu l'abbé Perrot au presbytère de Scrignac, Perrot le fondateur du Bleun Brug était l'un des militants nationalistes bretons qu'il surveillait... pour le compte des services allemands, avant donc l' exécution du curé par le FTP Jean Thépôt.

Edouard Leclerc fut blanchi dans des circonstances qui ont été évoquées notamment dans L'Express du 20 04 2010 avec complément d'information apporté le 08 08 2012 par Boris Thiolay. Ayant donc échappé au pire, Edouard Leclerc partit se faire oublier quelque temps en Suisse. Quelques années plus tard il ouvrait son épicerie des Capucins à Landerneau.

Drezen, quant à lui, fit l'objet d'une interdiction de séjour en Bretagne d'une durée d'un an. Il a tenu un bistrot à Nantes avant de travailler à La Liberté du Morbihan. Drezen avait été soutenu par le peintre René-Yves Creston mais aussi par Marcel Cachin, homme politique socialiste puis communiste originaire de Paimpol, qui fut le directeur de L'Humanité pendant 40 ans (1918-1958), membre du bureau politique du Parti communiste (1923-1958) et sénateur (1935), puis député de la Seine (1946).  Voilà ! Pour Drezen, plus de rue pour lui à Pont-l'Abbé. Mais au fait,  existe-t-il une rue Edouard-Leclerc ou un projet de rue Leclerc à Landerneau, le pays de la lune, dont le maire actuel est l'un de ses neveux  ?  

Michel KERNINON

Jeudi 5 décembre 2019-dimanche 16 février 2020

 

* Lecture indispensable pour qui souhaite s'informer sur Breiz Atao et ses acteurs, le livre de Sébastien Carney  " Breiz Atao ", Presse universitaire de Rennes 2015, 620 pages, 25 euros.   

 * J'ai rencontré Youenn Drezen à la fin de sa vie en 1969-1970 à Lorient où il vivait et travaillait ( comme journaliste pour La Liberté du Morbihan appartenant au groupe Hersant ). Nous lui avions un jour rendu visite avec un ami commun, le sculpteur-peintre Jean Mingam.

* Yves Le Drezen a évoqué la mémoire de son père et son passé complexe le 16 février 2020 à Quimper.  https://youtu.be/S27QzZwOqww

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