POUR MEMOIRE

 La révolte des Bonnets rouges, la vraie, celle que déclencha l'instauration du papier timbré en 1673, fut sévèrement réprimée sous Louis XIV. Les nouveaux prélèvements, comme on dirait aujourd'hui, étaient destinés à financer une guerre sans fin avec la Hollande.

Le Code paysan fut proclamé en 1675 au Pays bigouden, par quatorze paroisses dont les représentants s'étaient réunis à l'église Notre-Dame de Tréminou, en Plomeur, à deux kilomètres de Pont-l'Abbé. Les pendus commencèrent à fleurir aux branches des arbres du chemin, de Châteaulin à Quimper, de Combrit à Carhaix, à Pontivy en passant par Hennebont. Les captures, les tortures, les conduites à l'échafaud, les crucifixions, les supplices de la roue ne se comptaient pas dans les villes et campagnes. Les viols, les pillages et les incendies se multipliaient. Au point que la Marquise de Sévigné, passant par La Guerche-de-Bretagne, pour se rendre à son château des Rochers, près de Vitré,  s'était émue de la sanglante répression :  « Les soldats vivent, ma foi, comme dans un pays de conquête » .

Au Cap Caval, l'actuel Pays bigouden, les clochers rebelles qui avaient sonné le tocsin de la mobilisation populaire des Torreben (Casse-lui la tête),  furent décapités. Ils dressent encore dans le ciel bigouden leurs tours dépossédées de flèches. La sauvagerie du pouvoir central inquiéta jusqu'au docile Duc de Chaulnes, alors gouverneur de Bretagne,  qui avait lui-même sollicité l'intervention des troupes royales pour rétablir l'ordre. La Bretagne le nommait alors le « Gros cochon » (horch lart). Mais atterré lui-même par la férocité de la pacification, le gouverneur exprima sa crainte auprès de Louvois, ministre de la Guerre, de ce que sa « province ne soit traitée comme le pays ennemi ».

Mais la répression est toujours suivie d'une repentance. Celle-ci ne fait pas toujours la différence entre le  regret sincère et la foncière d'hypocrisie. La pacification est forcément accompagnée de la réinstauration de l'ordre moral du vainqueur. Après la répression viennent donc les bons apôtres.  Après la répression des insoumis du Papier timbré, il fallutfaire appel aux vertus réparatrices de la religion pour reconquérir la confiance du peuple. Le père Julien Maunoir fit l'affaire. Le jésuite était né en Ile-et-Vilaine en 1606, il est mort à  Plévin (Côtes-du-Nord), à deux pas de Carhaix, Plévin commune natale aussi de Christian Troadec, le chef des insurgés de l'écotaxe.

Le Vatican ayant mesuré le  rôle essentiel joué par l'apôtre dans le rôle du réarmement moral de la Bretagne, béatifia Julien Maunoir. Pas plus tard que le 20 mai 1950. Cette exaltation des valeurs de  foi et Bretagne (Feiz ha Breizh, devenu entre les deux guerres la devise de l'abbé Perrot et de son Bleun Brug), donna lieu à de somptueuses Fêtes de Béatification à la cathédrale de Quimper. Pendant trois jours, du  4 au 7 octobre 1951,  on célébra l'oeuvre du héraut que l'église bretonne appelait Tad mat (Bon père)  sous la haute autorité épiscopale de la crosse du Cardinal Roques, l'archevêque de Rennes, qui se distingua au demeurant par sa résistance à l'occupant allemand.

La méthode de Maunoir avait donc frappé les esprits de nombreuses générations bretonnes catholiques et son nom n'était prononcé qu'avec respect et tremblement. La sanctification papale de 1951, sous le pontificat de Pie XII,  à l'action bien plus controversée que celle de Roques pendant la guerre, a été appuyée par l'organisation de nouvelles «missions » évangéliques à travers les campagnes bretonnes. Les plus anciens s'en souviennent encore. 

Le brillant parcours de Maunoir avait été classique et brillant, les meilleurs collèges à Rennes et à La Flèche, le noviciat à Paris. Mais il faut attendre sa nomination comme missionnaire des campagnes bretonnes pour mesurer le succès de ses méthodes. La méthode pédagogique de Maunoir avait de quoi frapper les esprits. Ayant appris le breton, Maunoir écrivit des dizaines de cantiques, et, durant 43 ans, il prêcha 439 missions à travers la Bretagne. Outre ses récits classiques de la vie de Jésus, il mettait en scène des ilustrations réalisées par son père spirituel Michel Le Nobletz, les taolennoù. Des tableaux pédagogiques conçus pour  l'édification des masses populaires toujours menacées des flammes de l'enfer, celui-ci étant le châtiment suprême du pêcheur. 

Parmi les ex-voto en couleurs, certains sont encore visibles, on relève des thèmes qui ne laissent pas de douter de leur vocation. Par exemple  : La carte de la Croix, La carte des conseils, la carte des cœurs, composée d'une trentaine de tableautins avec les indications « Paresse et colère », « Gourmandise » « Luxure », mai aussi « L'amour de la croix et de la loi » ou l'énigmatique « Carte du miroir du monde » qui , par divers cheminements de traverse semble vouloir conduire une multitude de personnages. Les images sous-titrés ou non présentent des états et situations tels que  soldats, paysans, magistrats, gentilhomme, chirurgien, peintre, jongleur, jude, joueur de cartes, enfants, ce qui doit être un loup. Et,  même à droite, un dessin de la ville de Jéricho devant laquelle deux joueurs de trompette s'époumonnent  pour en écrouler propablement les remparts.

Et cette représentation hétéroclite en marche s'achemine vers le haut du tableau où se tient en fin de parcours une Vierge assise tenant le crucifix.

Guère de ressemblance donc avec la troupe des bonnets rouges d'Armor-Lux brandissant les gwen  ha du rassemblés le 30 novembre 2013 sur la place de la Résistance à Quimper. On sait que Troadec se prend pour Sébastian ar Balp,  mais on ne sait pas encore qui lancera la pacification de la Bretagne et s'il y aura  un nouveau Maunoir pour sillonner nos routes et voies express. Mais une chose est sûre en matière de jacquerie, si la messe n'est jamais écrite à l'avance, les symboles ne suffisent pas toujours à fédérer.


 

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