Hervé Bellec, une lettre pour sa Lulu tout simplement

Hervé Bellec vient de publier "Lulu tout simplement " aux Presses de la cité (20 euros). Un roman poignant et picaresque.

Le renouvellement de l'inattendu du récit conduit le lecteur à parcourir la France dans une suite de multiples scènes d'un bien étrange amour. Aussi surprenante que l'est l'étrange quête de la libre et très emmerderesse Lulu, cette " trace dorée, cette trace magique " (Kundera) subjugant un pauvre Baptiste très ordinaire, musicien aventureux et menteur, petit bourgeois à la soixantaine ennuyée. Lulu a la foi, pour tout excuser.

Ces pages prennent le lecteur de court, le tiennent en haleine, déroulant sous nos yeux un film à rebondissement d'une aventure sentimentale et religieuse hors des sentiers battus. Si le cheminement du récit s'inscrit dans la lignée du premier livre d'Hervé Bellec , " Garce d'étoile " , de Brest à Compostelle, paru en 1990 aux Editions Bretagnes, sa " Lulu " d'aujourd'hui bouscule la vie. En trente années, le parcours d'écrivain d'Hervé Bellec s'est étoffé, diversifié. Le lecteur qui aura lu et aimé " Lulu ", ne saurait se dispenser d'aller voir ou revoir deux romans précédents de l'auteur " La nuit blanche " , NiL. édition 2000, et "Félicité Grall ", Robert Laffont 2004. Deux livres qu'on n'oublie pas. 

Forte et belle réussite aussi que ta Lulu déroutante, c'est le cas de le dire, cher Hervé Bellec. Tu nous racontes la vie éphémère d'une sainte femme,  picaresque, sensuelle à ses heures,  aux mollets ronds de paysanne. Cette vision fulgurante m'a forcément sauté dessus à la lecture. 

Sur le fond, à la fois dans la structure et dans la langue, le récit se construit avec cohérence et perspicacité. C'est du très beau et sérieux travail de romancier, de conteur, d'observateur, de metteur en images. A voir pour le cinéma. On trouve l'originalité et la singularité de ce qui transparaît de la vie à travers une approche bienveillante mais fatalement rédhibitoire et tragique de l'humanité. Le développement, la mise en perspective et la construction "dramatique" du récit, avec la visite et le bouquet au cimetière sans aucun espoir de happy-end , marchent sans accroc, à part donc cette mort annoncée, désespérante. Seul Dieu trouve finalement grâce dans ce parcours erratique, enfin erratique pour le pauvre Baptiste, et si grâce il y a chez elle, Dieu n'est pas toujours là, visiblement. Sauf pour Lulu. Et elle, elle est bien là, pour couvrir, presque toujours avec génie, des arrangements douteux de magouilleurs se réclamant du Jésus. Là est le moteur de la mission divine que s'est assignée Lulu, divine plus qu'humanitaire, mais pas sûr puisqu'elle rassemble finalement les fonds de faux derches pour une cause noble, la charité pour les miséreux et précaires.

Sinon au passage, quelle beauté que la vision de ces deux amoureuses véganes à la ferme, quelle humanité des gendarmes tolérants qui vous surprennent en pleine baise dans la salle omnisports... Ces gens sont reposants. Tous ceux-là et d'autres entrevus ne manquent donc ni de grâce ni de sérénité, ni de respectabilité humaine. On ne peut qu'aimer leur bienveillance, leur goût de vivre sans tricher, une belle consolation pour une inhumanité défaillante. Mais, il faut relever quelques autres présences humaines bienfaisantes, la serveuse aux beaux seins du bistrot, celle de la pizzeria receveuse du parfum cadeau d'anniversaire, à 69, 90 euros...  rageusement refusé par Lulu. La force de Lulu est d'avoir choisi définitivement Dieu plutôt que son cul,  mais sans le négliger totalement. Le récit s'en trouve érotisé et même bandant en trois ou quatre séquences fortes et denses, sensuelles. Je dirais que la voie des sens vaut bien la voie de Dieu, plus impénétrable, car son cul, Lulu, elle ne cherche pas à s'en défaire. Elle s'en accommode avec une pudeur de religieuse et la mécanique familière de la femme qui ne recule pas devant le désir. Sûrement une affaire de résilience qui vient du fin fond de sa vie...  mais dont on ne connaîtra évidemment rien. Quand on s'appelle Ludivine Kirchner, difficile de s'éloigner de la Loi. De ses vices cachés. Enfin pas tant que ça. Impossible de se soustraire aux vertus supposées ou réelles qui construisent la fausse morale de pharisiens. Celle des croyants arrangeants, des salopards dont Lulu saignent les bourses pour sanctifier la charité, la solidarité. L'indignité que Lulu semble pardonner pour favoriser le bien à faire. En tout cas, elle se tait. Pas dupe ni folle ta Lulu. 

C'est presque du Mauriac à l'heure d'aujourd'hui.  Au fil du récit,  qui tient le lecteur en haleine, bien que la fin commence au cimetière d'Orléans,  pas mal de clins d'oeil, de considérations sur l'époque, sur la nature humaine, des formules et situations du monde d'hier d'avant le Corona virus. On s'y retrouve forcément, déréliction, culpabilité, sournoiserie de l'époque, de toujours, de demain, on ne sait pas.  
Il n' y a pas loin de la sainte à l'emmerdeuse dans cette Lulu des coeurs et des rues.

On en sait quelque chose, l'oeuvre d'Hervé Bellec, romans et nouvelles en tout cas, s'acharne ou s'applique à tenter de saisir la singularité de ce que peut être un couple, est PRESQUE toujours un couple. De Félicité à Lulu, entre autres, les mecs ne valent pas grand'chose. Mais c'est sûr qu'ils en chient sans espoir pour éventuellement baiser un peu. Donc pas loin finalement de ce Baptiste ( le compagnon de voyage de la sainte Lulu ) à son alter ego Rémi, le bibliothécaire de "Félicité Grall " en route avec une fille, une folle, vers Camaret, un vrai massacre mental, et de beaucoup d'autres des récits et nouvelles de l'auteur. 

Jusqu'ici, cher Hervé, le pire dans tes écrits reste pour moi le récit de ce couple infernal à Ouessant dans ton " Un bon dieu pour les ivrognes " ( je crois). L'amour ne s'en remettra pas. Enfin, je veux dire l'histoire générique du couple, en général. Nous les hommes, on n'est pas bon à grand'chose, c'est pas nouveau, faute de couilles couillues, peut-être. Et les femmes, qui sont toutes des emmerdeuses, ont un avantage, que tu ne manques jamais de mettre en valeur,  parce que leurs couilles à elles, elles les ont dans la tête. Et qu'il est plus difficile d'y accéder, même quand elles se mettent en mouvement. Sauf amour et ou moments de faiblesse, de désir, d'ennui, ce sont elles qui tiennent la barre. Pas forcément le cap. Et nous...  il nous reste l'écoute, pas intérêt à laisser mollir quand l'orage menace. 

 

Je t'en dirais plus prochainement de vive voix, à l'occasion, quand nous serons libérés. Mais je crois que ce livre  "Lulu " se place parmi ceux qui comptent dans ton "oeuvre" de romancier, de narrateur, d'inlassable observateur de notre vie. Qui, finalement,  est toujours confinée par un virus quelconque. Avec ou sans couronne.   
Amitié. MK 

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