Police, justice, macronisme.

Lorsque des forces cyniques et guidées par l’hubris, sans tradition démocratique, accèdent au gouvernement, les membres de la haute fonction publique qui se reconnaissent dans ce qu’ils considèrent comme une opportunité, au sein des ministères, de la police, de la magistrature, voire de l’armée, sont promus et donnent l’orientation à mettre en œuvre.

Police, justice, macronisme.

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               Lorsque des individus, représentant des forces politiques cyniques, guidées par l’hubris et la conviction d’être une avant-garde éclairée et missionnée, sans tradition démocratique, accèdent au gouvernement, l’État, c'est-à-dire les institutions étatiques, répond présent. Les membres de la haute fonction publique les plus déterminés et qui se reconnaissent dans ce qu’ils considèrent comme une opportunité unique, au sein des ministères, de la police, de la préfectorale, de la magistrature judiciaire, voire de l’armée, sont promus et donnent l’orientation qui sera mise en œuvre. Tel préfet devient secrétaire d’État, tel magistrat devient ministre, untel devient préfet de police ou procureur général, lois et décrets donnent un semblant de légitimité au virage oligarchique et autoritaire, les circulaires pleuvent, les consignes descendent la chaine hiérarchique, tout le système s’y met. On connait cela : on a eu Napoléon III, on a eu Vichy…

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              Porte-parole d’une large majorité de citoyens, les gilets jaunes protestent contre l’injustice qui leur est faite. Ils expriment clairement une aspiration à la justice sociale et fiscale, à l’égalité et à la solidarité, ainsi qu’à la considération et au droit de décider. Ils ne reçoivent, comme réponse de la part du pouvoir, que surdité et mépris, et de la part de l’État que répression violente et sanctions judiciaires lourdement disproportionnées.

              Le nassage, l’asphyxie par les gaz, les blessures sans discernement produites par les grenades et autres LBD, les charges brutales des groupes déchainés de gendarmes et CRS, les coups délibérément portés par les individus venus de la BAC et maintenant le retour des voltigeurs motorisés, témoignent d’un retour à l’époque de la guerre sociale, de l’utilisation de la violence d’État pour écraser le sursaut de dignité venu du peuple.

              La gravité des atteintes physiques subies par les gilets jaunes de la part des forces (dites) de l’ordre n’a pas d’équivalent, en France, depuis des décennies et la seule comparaison venant à l’esprit nous ramène à la violence exercée contre les Maghrébins pendant la Guerre d’Algérie. On revoit les neuf morts de Charonne, en février 1962, on pense à la répression des grèves par Clémenceau, on revoit le temps de l’armée dans les mines et des neuf morts de Fourmies, le 1er mai 1891. Les affrontements lus dans Germinal qu’on croyait appartenir à un passé révolu redeviennent possibles. Le gouvernement actuel a choisi d’entrer dans cette voie, la majorité En marche fait une ovation debout à Castaner, les forces de l’ordre sont préparées. Les centaines de responsables d’actes de répression violente qui portent atteinte à l’intégrité physique des citoyens, qu’ils soient CRS, gendarmes, membres de la BAC ou agents venus des commissariats, qui exécutent sans se rebeller des ordres illégitimes et exercent volontairement des violences illégales et impunies depuis des mois - mais en fait des années : voir la situation dans les banlieues - sont personnellement impliqués dans la transformation en cours de « l’État de droit » en une serpillère et de notre système politique en régime tyrannique et autoritaire. Ils sont responsables. La police, en France aujourd’hui, n’est pas républicaine, elle est macroniste. Elle serait, demain, lepeniste.

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               La police et la justice, soumises aux ordres du gouvernement mais profondément en accord avec la politique qu’il suit - au point de devancer lesdits ordres et d’aller au-devant de ses désirs - hostiles au mouvement social, étrangères à l’idée de servir un peuple qu’elles voient comme séditieux, insensibles aux aspirations à la justice, à l’égalité et à la solidarité, ignorantes du fait que le service de l’État c’est l’enseignant attaché à promouvoir tous les élèves ou le soignant de l’hôpital public dévoué à tous ses malades et non la violence et la répression au service d’une caste, la police et la justice adeptes pavloviennes de « l’Ordre » et des « Valeurs traditionnelles » auxquelles il s’adosse - autorité, famille, religion, hiérarchie, et ajoutons-y propriété, fortune, carrière, réussite, compétition, égoïsme…- n’imaginent leur mission qu’au service des puissants ; ce n’est pas nouveau, on le sait depuis au moins La Fontaine.

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              Que la hiérarchie policière - préfets inclus - et la magistrature judiciaire (ajoutons-y l'armée) soient, encore plus que des instruments de conservation et de protection de l'ordre bourgeois, des agents actifs de la réaction anti-démocratique la plus cynique et la plus déterminée, disponibles par nature pour comploter contre le peuple et la République, c'est un fait établi dans la pratique, en France, au moins depuis le régime de Vichy : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! ».

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La Dépêche du Berry, 4 septembre 1941

             On pourrait évoquer les statistiques sociales et ethniques de l'enfermement pénitentiaire actuel. On pourrait donner la liste des noms des morts, tués par la police. On pourrait énumérer les syndicalistes condamnés, les élus du personnel licenciés malgré la protection qui leur est due. On pourrait reparler des milliers de gardes à vue, de perquisitions violentes, des comparutions immédiate sans justification judiciaire mais avec complicité de la justice. Quand un seul cas comme celui du journaliste Gaspard Glanz est possible, c'est la preuve que tout le système est gangrené.

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             On pourrait, inversement, donner la liste des VIP inquiétées un jour, oubliées ensuite ou dont la peine finalement prononcée, de vice de procédure en requalification, de requalification en appel et d’appel en cassation, est devenue un sujet de rigolade cynique pour membres de l’establishment, du CAC 40 et de l’énarchie, clones macronistes et habitués des dîner du Siècle.
              Les fraudeurs du fisc, les délinquants de la finance, les patrons affairistes, les ministres et les députés véreux et les politiciens corrompus, les entrepreneurs de presse cumulards, les hauts fonctionnaires pratiquant le délit d'initié et l'entente secrète avec les lobbystes, tout comme les responsables des morts au travail, ceux qui mettent sur le marché des produits de consommation ou des médicaments empoisonnés, les diffuseurs de fausses nouvelles massives dans les médias à longueur d'année, tous dorment sur leurs deux oreilles : la justice et la police ne s'intéressent pas à leurs méfaits.... Cahuzac ne fera pas de prison, Fillon sera (peut-être) jugé un jour avec toute l’indulgence due à un membre de la caste, Sarkozy continuera de défier les journalistes investigateurs pendant encore des lustres. Macron et ses successeurs pourront continuer de se faire élire avec l'appui même pas dissimulé de toutes les maffias (finance, médias, patronat, lobbyes, énarchie...) au cours d'élections truquées : ça n'inquiète ni les juges ni les enquêteurs de police.
               Quelle police ira saisir au saut du lit, dès potron-minet, le délinquant fiscal, le patron sans foi ni loi, le politicien vendu, comme elle le fait avec tant de prévenus sans défense, sans cabinet d’avocats prestigieux à leur service, sans carnet d’adresse fourni qui vous donne « le bras long », et surtout démunis de ce précieux cynisme qui vous permet de vous croire invulnérable et au-dessus des lois ? Quelle  justice ira débusquer les responsables du scandale de l'amiante, les responsables du démantèlement des services publics (ruine de la SNCF, vente à la maffia des aéroports, affaire des concessions des autoroutes au privé, contrats véreux pour portiques d’éco-taxe...), qui mettra en accusation Arnaud, Pinault, Niel et C° pour enrichissement illégal, pour accaparement sans cause ? Qui mettra Castaner en accusation pour ses consignes de répression scélérates et ses multiples affirmations cyniquement mensongères ? Quelles suites seront données aux parjures auxquels a donné lieu la commission d’enquête du Sénat dans l’affaire Benalla ?

                Les voleurs de pommes, les syndicalistes, les réfugiés ayant survécu à leur odyssée, la jeunesse des banlieues et maintenant les gilets jaunes ou les journalistes n'ont rien à espérer de la justice et de la police : « Police partout, justice nulle part », disait Victor Hugo.

                Et les médias ?
                Alors, dira-t-on, nous sommes en démocratie, les médias peuvent faire leur travail… Peut-être… Combien de montages vidéos avons-nous pu voir (dé)montrant, sur une antenne de grande audience, les violences policières généralisées ? Combien d’enquêtes journalistiques a-t-on pu lire retraçant, dans les médias dominants, les interventions barbares de policiers déchainés ? Combien d’investigations mettant en cause les audiences d’abattage de tribunaux jugeant en comparution immédiate (et les juges responsables de ces dénis de justice) ? Combien de documentaires retraçant les propos et l’action du ministre de l’Intérieur (décrivant ses équipes, débusquant ses conseillers et rapportant les témoignages de ceux qui opèrent sous ses ordres) ? Combien de plateaux-télé organisés autour de défenseurs des droits, d’avocats courageux et de journalistes témoins, mis en mesure de contester la parole toute-puissante de soi-disant « spécialistes police-justice » et de « syndicalistes policiers » omniprésents derrière lesquels on identifie bien souvent des agents d’influence d’une extrême droite décomplexée ?

                La démocratie ?
                Enfin, puisqu’à tout propos on nous rappelle que nous sommes en régime démocratique, quelle responsabilité chez ceux qui font et votent la Loi !!! Eux qui ont à leur actif la suppression de l’ISF, la flat tax et le CICE multiplié par deux, la désindexation des retraites et la hausse de la TVA, la loi-travail, la braderie de la SNCF et des aéroports, et enfin l’état d’urgence et qui auraient sans état d’âme voté une « réforme constitutionnelle » conçue pour nous rapprocher encore d’un régime bonapartiste à la mode de George Orwell, n’eût été la farce tragique de « l’affaire Benalla », qui applaudissent en cadence, debout comme un seul homme, le moindre de leurs complices présenté comme un héros immaculé (Ferrand, Castaner, Griveaux, Valls, madame Belloubet au même titre que ledit Benalla, et maintenant madame Ndiaye), qui pensent - comme leur chef : « Qu'ils viennent me chercher! »

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               Ces élus d’un jour sont en fait des irresponsables, des produits immatures d’une aventure narcissique - la leur et celle de leur mentor -, qui se croient tout quand tous les autres, croisés dans les gares, « ne sont rien », qui sont sans ancrage dans le pays autre que leur appartenance de caste, de promo, de club, de ghetto doré, qui sont sans culture démocratique et tout à leur joie d’avoir réussi un coup de bonneteau et mis dans leur poche médias et électeurs, qui sont sans références intellectuelles - Voltaire, Rousseau et Diderot bradés pour un parchemin d’HEC et un master du MIT - et sans épaisseur historique (car ils ne savent rien de Jaurès ni de Michelet, et Robespierre pour eux se réduit à l’égorgeur fabriqué par les Thermidoriens) ; et ils sont, d’ailleurs, Thermidoriens sans le savoir, descendants de Guizot dont ils ignorent tout et clones pathétiques d’un Adolphe Thiers qui ne se serait pas encombré si longtemps, croient-ils, des gilets jaunes, ces « barbares (…) qui n’ont qu’un but, la violence et la destruction des institutions ».

              Qu'attendre, qu'espérer ?
              Au moment où j’achève ce billet, je découvre le bel article d’hommage que Jean-Yves Potel consacre sur Médiapart à la disparition de Karol Modzelewski, un des anciens leaders de Solidarnosc, en Pologne ; il cite une récente interview dont j’extrais ces phrases :

             « Je pense que nous payons le prix des méthodes employées pour (…) la modernisation de la Pologne (qui) s’est faite avec les recettes néolibérales comme partout dans le monde à la même époque. Nous n’avons pas réussi à nous y opposer de manière efficace. La gauche européenne et les postcommunistes polonais qui la prenaient pour modèle, ne l’ont pas empêché. En Pologne cela a signifié que les grandes usines construites par les communistes – je ne parle que de l’industrie – ont été pour la plupart démantelées. Les ouvriers dispersés. (…) J’en croise souvent dans mon quartier. (…) Ils vivent de petits boulots, de contrats courts, ils trainent, boivent de la bière ou de la vodka, et en veulent au monde entier, surtout à la démocratie polonaise qui les a jetés dehors. (…)
              « Ceux qui ont connu le Solidarność des années quatre-vingts ont cette formule à la bouche : les Camarades nous ont volé notre victoire. Les plus jeunes ne le disent pas, ils ne savent rien de la victoire, mais ils se sentent humiliés par le régime. Ils se sont trouvés en dehors du bateau nommé "modernisation", et outre les difficultés matérielles ils subissent très douloureusement le mépris. (…) (Notre système actuel) accuse les inégalités et accroît le nombre de gens qui ne comptent plus, que l’on considère, à tort, quantités négligeables. Et surtout, transforme la démocratie en une forme vide de contenu, comme ces œufs de Pâques slaves évidés. »

Nous en sommes là.

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