Le "macronisme", une vieille lune naguère appelée "boullionnisme"

Des commentateurs souvent peu informés s'extasient sur l'immense talent supposé du magnétiseur Macron. D'autres, faisant mine d'être informés, nous rappellent que, dans le passé, d'autres expériences "d'unité nationale", de "concentration" comme on disait aussi, avaient été mises en oeuvre. En fait rien de tel que le terme "boullionnisme" pour bien dire de quoi il s'agissait, de quoi il s'agit.

A la fin des années Vingt du siècle passé, le « bouillonnisme » désignait, dans de nombreux organes de presse, de manière très ironique, les partisans de l’union des contraires, fût-ce au prix de la confusion politique.

Selon toute probabilité, l’expression fut inventée à partir d’un propos, connu dans le monde parlementaire, d’Alexandre Duval, propriétaire des « Bouillons Duval », les - à l'époque - fameuses brasseries populaires parisiennes. Celui-ci était aussi le patron du restaurant du Palais-Bourbon où avaient leurs habitudes beaucoup de députés de tous les groupes.

Selon Le Figaro, en avril 1921, Alexandre Duval devait faire, au Salon des Humoristes, une conférence sur l’art culinaire et l’humour. En guise de préambule, il aurait alors dit : « Je ne suis pas conférencier, je suis bouillonniste ». (Le Figaro, 16 avril 1921). Mais l’anecdote vécut de sa vie propre. On raconta ensuite qu’un de ses convives du Palais-Bourbon lui ayant demandé ses opinions politiques, il s’était senti dans l’embarras, avant de lancer : « Je suis… bouillonniste ! » Cette réplique était ainsi devenue un moyen de concilier tout le monde. (D’après La Liberté, chronique non signée du 7 mars 1922)

Le Populaire, journal socialiste, utilisa l’expression, une première fois semble-t-il, le 1er mars 1924 pour désigner les députés qui suivaient Franklin-Bouillon, député radical de la Sarthe. Le 25 juillet 1927, Le Populaire, encore, titrait sur « La cuisine bouillonniste », son rédacteur, Émile Kahn, établissant explicitement le lien entre Alexandre Duval et Franklin-Bouillon :

« Le bouillonnisme est un civet sans lièvre. Beaucoup de sauce, point de viande. Unissons-nous, écrit M. Franklin-Bouillon, "autour d’un programme hardi de rénovation économique et de réalisation sociale". Cherchez des précisions : vous ne trouverez que le néant. (…) Le seul point où M. Bouillon daigne s’expliquer, c’est l’achèvement de l’œuvre financière. Il faut achever, dit-il de sauver le franc Par quels moyens ? Emprunts, impôts, prélèvements ? Amortissement, consolidation ? Revalorisation, stabilisation ? Mystère. M. Bouillon ne veut rien préciser parce que toute précision implique un choix et que choisir est un acte politique. Or, la formation d’Union nationale qui lui est si chère qu’il veut la perpétuer, repose sur le renoncement à toute action politique. »

Le 4 août 1928, Jean Montigny, député radical, dénonçait, à son tour, dans La Renaissance, politique, littéraire, artistique, « la mixture bouillonniste actuellement préparée en grande série dans les officines du quartier de l’Élysée » qu’était, selon lui, l’union nationale défendue par Franklin-Bouillon, désormais désaffilié du groupe radical. Pourl'historien Gilles Le Béguec, Franklin-Bouillon ayant quitté le parti radical, en 1927, le terme renvoya finalement à « l’antenne parlementaire du système Franklin-Bouillon », désignée comme « le groupe spécifiquement "bouillonniste" de la Gauche sociale et radicale, de 1928 à 1932 ».

"Bouillonniste", "bouillionnisme", décidément l'expression est plaisante et elle correspond tellement bien aux temps que nous re-vivons... Avis aux échotiers.

 

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