L'Huma en redressement judiciaire, la presse papier condamnée ?

Le journal de Jaurès, l'Humanité, peut disparaître. Le gouvernement ne veut plus soutenir la presse qui lui "coûte un pognon de dingue". L'existence d'un "service public" de la presse, organisant la fabrication et la distribution des journaux, et permettant de les diffuser à petit prix sinon gratuitement, est la condition de l'existence d'une presse pluraliste.

L'Huma en redressement judiciaire, la presse papier condamnée ?

C'est la dernière manifestation de la crise de la presse papier : l'Humanité, apprend-on, peut disparaître.

Il semble que tout a été dit sur cette crise de la presse papier : crise-insoluble/média-condamné-à-terme, pour cause de révolution numérique, de fuite du lectorat, de crise de la ressource publicitaire, de responsabilité (ou d'irresponsabilité) de la profession journalistique, bref la quadrature du cercle.
Ces jours-ci, deux billets de blog passionnants concernant plusieurs aspects de ladite crise de la presse ont été mis en page d’accueil de Médiapart : il y a celui de Jérôme Latta, « Gilets jaunes : la crise médiatique dans la crise démocratique » et celui d’Emmanuel Schwartzenberg, « Édouard Philippe ubérise la presse ».

Quel diagnostic ? Quels pronostics ?

La "loi du marché"

Par nature (frais élevés de conception, de fabrication et de diffusion), l'essentiel de la presse papier ne peut pas être "rentable" sauf quelques titres dominants intégrés à des groupes fortement aidés par la publicité. Le prix de vente du journal a explosé, acheter un journal papier cela coûte très cher ; les prix actuels finissent par devenir insupportables pour le budget d'un salarié.

Le gouvernement ne veut plus soutenir la presse qui, dans sa vision TINA du "marché libre et sans entrave", lui "coûte un pognon de dingue". L'essentiel de l'aide publique actuelle va d'ailleurs à des titres et des groupes qui n'en ont pas besoin (comme pour le CICE...) tandis que la presse indépendante et d'opinion est vouée à la portion congrue. D'ailleurs, le fonctionnement du marché garantit au gouvernement l'existence d'une presse dévouée voire asservie ; toute aide à la presse, dans ces conditions, profite en dernier lieu à des adversaires du pouvoir qui, sans cette aide, disparaîtraient.

La solution, elle est connue, elle passe "hors-marché"

L'existence d'un "service public" de la presse, organisant la fabrication et la distribution des journaux, et permettant de diffuser ceux-ci à petit prix sinon gratuitement, reste donc la condition de l'existence d'une presse pluraliste et diversifiée dont les rédactions seraient indépendantes vis à vis du pouvoir et des intérêts privés. Il faut changer de système et mettre au goût du jour les principes d'organisation qui avaient été mis en place à la Libération. Et face aux « Big Brothers » de notre temps, Google, Facebook et autres GAFA, il faudrait une sacrée détermination !

La fuite des lecteurs

Quant à la fuite des lecteurs... Qu'on ne dise pas que tout est de leur faute ! Le succès massif  des journaux "gratuits" auprès des lecteurs montre que la presse papier n'est pas condamnée. Il existe une envie largement partagée de "lire le journal".
Mais de la même manière que le marché ne propose pas de logement à ceux qui en ont besoin, ni de la nourriture de bonne qualité à ceux qui voudraient en consommer, le marché de la presse n'offre pas au consommateur le journal qu'il pourrait avoir envie de lire.
Chiche ! est-on prêt à fournir à un projet journalistique indépendant les moyens et les ressources lui permettant de diffuser tous les matins un "gratuit" concurrent d'un 20 minutes ou d'un Direct matin ? On pourrait voir avec cet essai, grandeur nature, de "concurrence libre et non faussée" lequel gagnerait l'affection des lecteurs...

Foin de rêverie, l'Huma existe, en attendant...

On apprend donc que l'Humanité risque de disparaître après avoir subi une forte baisse de ses recettes publicitaires (plus que beaucoup d'autres titres) et que les banques refusent de lui prêter.

Si on ajoute le fait qu'il est, le plus souvent, très difficile voire impossible de trouver l'Humanité en kiosque, et que l'Huma est boycottée par l'ensemble des médias dominants (ne pas parler de l’Huma, ne pas la citer, ne pas l'inviter, ne même pas la critiquer ; chut ! on est pour le pluralisme mais pas trop), on constate qu'il s'agit d'un étranglement (ah ! encore du complotisme !!!).

Certes, tout serait peut-être différent si l'Huma acceptait d'ouvrir son capital aux intérêts privés, à des financeurs mécènes et désintéressés comme ceux qui ont racheté Le Monde ou Libé, naguère indépendants ! On voit jusqu'où a conduit cette perte d'indépendance...

Autre chose est le problème du lectorat de l'Huma qui, s'il tend à se réduire comme celui de toute la presse papier, est singulièrement en crise avec le vieillissement des lecteurs fidèles et avec la contraction de l'influence dont le PCF disposait naguère. Malgré les efforts de la direction actuelle pour ouvrir la rédaction et s'assurer des concours intellectuels diversifiés et de haut niveau, ces efforts restent méconnus et l'image de l'Humanité dans le grand public reste celle d'un journal de parti et d'un seul parti qu'on ne songe donc pas à acheter.

La quadrature du cercle

Manquant de moyens financiers, le journal de Jaurès n'a pu jusque-là envisager qu'un aggiornamento prudent et limité. Il y a bien là une quadrature du cercle : le journal coûte trop cher à fabriquer et trop cher au lecteur, il doit économiser même sur les dépenses de reportage ou d’investigation et il en devient donc moins attractif, il est impliqué dans une bataille politique si aigüe que tout le condamne, il ne peut s'appuyer sur un service public de la presse qui lui garantisse sa pérennité, il ne peut se renouveler qu'à pas comptés au risque de se saborder.

Il faut donc soutenir l'Humanité !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.